Olivier Abel. Autant de silences que d’existences


Si nous écoutons, nous découvrons bientôt que le silence n’est pas même que lui-même. Le silence nocturne d’un pays de sol granitique ne s’égrène pas de la même manière que celui d’un pays calcaire ! La rumeur de la Méditerranée n’est pas celle de l’Atlantique. Et si le matin très tôt vous marchez dans uns ville encore vide et qui résonne de bruits lointains comme un coquillage, vous savez tout de suite à Paris que vous n’êtes pas à Toulouse ou Istanbul. La rumeur du silence d’Istanbul mêle au profond battement de cœur des grands cargos remontant le Bosphore des milliers de klaxons lancés d’un continent à l’autre juste pour éprouver leurs propres existences. Les éboueurs de Paris et le poubelles qui retombent au sol, les vibrations du métro qui reprend, les voix enrouées qui sortent d’un café, me situent aussitôt dans un silence bien différent, comme si chaque lieu avait sa qualité propre de silence. Il en est de même avec le temps : le silence d’avant la tempête n’est pas le même que celui d’après ! Il y a donc silence et silence. Et les pauvres humains que nous sommes ne conçoivent pas ce que pourrait être un silence absolu — Dieu se le garde et nous en protège.

On pourrait aller jusqu’à affirmer qu’il y a autant de silences que d’existences. Et il arrive parfois que chaque existence se retire dans son propre silence. Pour persévérer dans l’existence et se maintenir, pour trouver sa propre voix dans le bruit du monde, il est des moments où chaque existence doit se faire sourde au son des autres existences, et notamment aux voix les plus fortes et les plus proches. Il est possible alors que ce soit dans le repli de cette surdité que l’on entende le mieux la rumeur du monde lointain, ce bruit de fond dont nous ne connaissons ni le commencement ni la fin.

Olivier Abel (*1953), Calendrier 2003 de Mission
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