Marc Anglaret. Un monde sans frontière ?


Pour beaucoup, l’idée de « frontière » évoque spontanément celle, négative, de « limite ». Les frontières seraient, par définition pourrait-on dire, ce qu’il faut abolir. On oublie souvent alors de préciser de quelles frontières il s’agit : géographiques, politiques, culturelles, … ? Mais cet oubli n’est pas gênant si, comme le pensent certains, toutes les frontières doivent être abolies. Derrière ce généreux principe, on devine aisément le projet — certains diraient l’utopie — d’une humanité « unifiée ». Ce projet lui-même repose sur l’idée, difficilement contestable en elle-même, selon laquelle ce sont toujours les différences culturelles, religieuses, nationales, régionales, et autres, dont les frontières ne sont que les symboles, qui sont à l’origine des conflits entre les hommes. Les frontières, quelles que soient leurs natures, alimenteraient donc les guerres et les racismes en tous genres. La légitimité du dessein d’un monde humain sans frontière ne poserait dès lors plus de difficulté.

Mais ne nous y trompons pas : si la République universelle — pour lui donner l’un de ses noms les plus usités — est, sinon théoriquement impossible, du moins concrètement difficile à envisager dans un délai quelconque, ce n’est pas seulement parce que sa réalisation se heurte à des obstacles structurels, par exemple politiques; c’est aussi parce que son bien-fondé ne fait pas lui-même l’unanimité. On peut en effet penser que l’institution d’un État mondial, même si elle était réalisée de fait, ne supprimerait pas les frontières les plus inébranlables : celles qui sont présentes dans les esprits des hommes. En outre, certains — les plus « réactionnaires » peut-être — estimeront que si les frontières peuvent effectivement être considérées comme les causes principales des conflits humains, elles ont en revanche l’avantage d’assurer à chaque communauté, politique, religieuse ou autre, son identité. Autrement dit, à l’idée d’une humanité sans frontière, on peut objecter celle du droit à la différence. Qui décidera laquelle de ces deux idées doit correspondre à l’idéal de l’homme ? Avant d’en décider, sans doute est-il plus prudent d’examiner concrètement des exemples particuliers se réclamant, sous des visages divers, du projet d’un monde sans frontière. […]

Un monde humain sans frontière est-il possible ? Est-il souhaitable ? Il nous semble plutôt que ce sont de nouvelles frontières que le monde contemporain nous invite à organiser : des frontières entre liberté et anarchie ou loi du plus fort, des frontières entre sécurité et totalitarisme.

Marc Anglaret (* 1973), Philo pour tous


Biographie
Marc Anglaret est philosophe et enseignant dans les Pyrénées Orientales. Il contribue, par ses textes, aux débats de L’Atelier philosophique dont l’objectif est de confronter les arguments sur quelques questions essentielles.