Alain. L’impact du regard d’autrui


On donnerait le bon Dieu sans confession à qui écrit des choses de ce genre :

« Je puis vouloir une éclipse, ou simplement un beau soleil qui sèche le grain, au lieu de cette tempête grondeuse et pleureuse. Je puis, à force de vouloir, espérer et croire enfin que les choses iront comme je veux, mais elles vont leur train. D’où je vois bien que ma prière est d’un nigaud.

Mais quand il s’agit de mes frères les hommes, ou de mes sœurs les femmes, tout change. Ce que je crois finit souvent par être vrai. Si je me crois haï, je serai haï. Pour l’amour, de même. Si je crois que l’enfant que j’instruis est incapable d’apprendre, cette croyance écrite dans mes regards et dans mes discours le rendra stupide.

Au contraire ma confiance et mon attente est comme un soleil qui mûrira les fleurs et les fruits du petit bonhomme. Je prête, dites-vous, à la femme que j’aime des vertus qu’elle n’a point, mais si elle sait que je crois en elle, elle les aura. Plus ou moins, mais il faut essayer, il faut croire. Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable. Estimez-le, il s’élèvera. La défiance a fait plus d’un voleur. Une demi-confiance est comme une injure, mais si je savais la donner toute, qui donc me tromperait ? Il faut donner d’abord. »

Alain (1869-1951), Propos d’un normand, Propos CXX

A l’inverse, on vouerait aux gémonies celui qui, en juillet 1940, ose avancer des choses d’un antisémitisme maladif, un vrai naufrage :

« Pour moi, j’espère que l’Allemand vaincra; car il ne faut pas que le genre de Gaulle l’emporte chez nous. Il est remarquable que la guerre revient à une guerre juive, c’est-à-dire à une guerre qui aura des milliards et aussi des Judas Macchabée. »

Alain (1869-1951), Journal d’inédit, juillet 1940
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