Claude Bruaire. Notre existence sans souffrance …


Peut-on maintenant évoquer la question du sens de la souffrance et n’est-ce pas la mépriser quand elle devient insupportable ? Il faut au moins se demander ce que serait notre existence sans souffrance, si l’anesthésie était son état normal, s’il n’y avait cette épreuve de soi, de soi sacrifié, dans la fragilité et la passivité qu’est la souffrance. Tous les lieux de l’existence qui comptent comme ses plus hauts niveaux posent la même question. Un amour est-il concevable sans son épreuve, hors la souffrance qui fait céder la distance ? L’épreuve physique du corps menacé, qui retentit en tout l’être, n’est-elle pas indispensable à la vie maîtrisée, grandie, surmontée ? L’acte du pardon, essentiel à l’éthique, est-il concevable sans souffrance? Et ces questions ne sont pas provoquées par un dolorisme suspect, ni par quelque opium spirituel, que les contempteurs de la vie, de la santé, prodigueraient dans la fausse consolation. Simplement, la logique de notre existence, où l’esprit émerge difficilement de la vie, implique sans doute l’épreuve et la menace de la souffrance où s’affirme l’être personnel intime.

Claude Bruaire (1932-1986), Une éthique pour la médecine
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