Philippe Chèvre. Il est difficile de pardonner


Victimes d’une action offensante ou lâche, nous pensons qu’un jour  ou l’autre il faudra bien pardonner. Souvent nous envisageons, à tort, de faire table rase. Nous nous y exerçons parfois, mais sans résultat durable. La mémoire résiste. Alors soit nous nous décourageons : « Il m’est vraiment impossible de pardonner ? » Soit, par facilité, nous occultons les faits.

En réalité Dieu seul fait table rase devant l’offense. Chez nous, au contraire, la mémoire profonde est tenace. Alors comment se comporter ? Il serait indiqué de faire un bon usage des blessures qui nous ont marqués. C’est un travail laborieux et une lutte sur trois fronts.

– Le premier obstacle à combattre est l’oubli actif, cet art d’éluder l’évocation des souvenirs pénibles et cette volonté sournoise de ne pas chercher à savoir. Le travail de mémoire demande du courage devant les risques de l’ oubli facile.

– Un second front ? Le danger de la répétition. Cette façon de ressasser les humiliations a quelque chose de pathologique, qui empêche le véritable travail de la mémoire, c’est-à-dire l’explication des faits et la purification de la haine ou de la vindicte rivées à notre cœur. Comprendre libère les passions de leurs hantises.

– La mémoire est essentiellement tournée vers le passé : elle est rétrospective. Or le travail de mémoire est vain s’il ne nous aide pas à vivre au présent et à nous projeter dans l’avenir. Notre personnalité est faite pour une part de ce que nous sommes capables de raconter de nous-mêmes et de nos relations  avec les autres. Mais il y a un autre aspect de notre identité: la promesse. C’est un regard prospectif qui ouvre un horizon par-dessus l’offense.

Par-donner : donner par-dessus l’offense, en cessant de ressasser, sans oublier de dénommer, et en découvrant de nouvelles perspectives. Ce pardon-là est possible. Il éveille en nous une paix très profonde.

Philippe Chèvre (*1951), Conférence donnée à Bâle, avril 2016, extrait
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