▷ Philippe Chèvre. Faut-il vraiment souffrir ?

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Faut-il vraiment souffrir ? Que dit le philosophe ?
A propos de Paul Ricoeur, Le psychiatre devant la souffrance, Communication, janvier 1992


RÉSUMÉ

La souffrance n’est pas la douleur. Paul Ricoeur s’accorde donc pour réserver le terme douleur à des affects ressentis comme localisés dans des organes particuliers du corps ou dans le corps tout entier, et le terme souffrance à des affects ouverts sur la réflexivité, le langage, le rapport à soi, le rapport à autrui, le rapport au sens, au questionnement. C’est une distinction idéale-typique de la douleur et de la souffrance qu’il ne faut pas absolutiser.

Si la vie n’était que la vie, il y aurait la douleur, mais pas la souffrance; comme elle est toujours la vie d’un être et non pas la vie en général, une douleur est toujours en même temps une souffrance, celle de cet être dans sa vie.


•  La souffrance isole et sépare
1. Au plus bas degré s’impose l’expérience vive de l’insubstituable. Autre que tout autre, le souffrant est unique.
2. Au degré suivant s’esquisse l’expérience vive de l’incommunicable. L’autre ne peut ni me comprendre, ni m’aider. Entre lui et moi, la barrière est infranchissable. Solitude du souffrir.
3. A un degré de stridence plus intense, l’autre s’annonce comme mon ennemi, celui qui me fait souffrir. Blessure du souffrir.
4. Enfin, au plus haut degré de virulence, se déchaîne le sentiment fantasmé d’être élu pour la souffrance.


•  Axe agir-pâtir. Diminution de la puissance d’agir
1. Au niveau de la parole. Une déchirure entre le vouloir dire et l’impuissance à dire.
2. Redoublement de l’extrême passivité de la personne rejetée sur elle-même par la perte du pouvoir-sur, par l’expérience d’être au pouvoir de…, à la merci de…, livré à l’autre.
3. Rupture du fil narratif par une focalisation ponctuelle et extrême sur l’instant. Or l’instant n’est pas le présent.
4. Au niveau de la responsabilité morale, ralentissement du mouvement de réflexion allant de l’estime de quelque chose à l‘estime de soi.


•  Quelles réponses possibles?
1. Permettre à celui qui souffre de signifier sa souffrance et sa solitude, s’il le souhaite.
2. Permettre à celui qui souffre à garder sa place dans la communauté. Il n’est pas qu’un souffrant.
3. Être conscient que, malgré tout, il y a quelque chose de commun entre autrui souffrant et moi. Sa souffrance m’en fait mon semblable.
4. Encourager à lutter contre la douleur. Elle déshumanise (Pie XII).
5. Être conscient qu’une existence sans souffrance ne serait plus humaine. Le sens de la souffrance n’est-il pas paradoxalement logé dans son combat ?

Philippe Chèvre (*1951), Conférence donnée à la Paroisse catholique de Morges, 20 janvier 2015
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