René Des­cartes. La vraie générosité


Ain­si je crois que la vraie géné­ro­si­té, qui fait qu’un homme s’es­time au plus haut point qu’il se peut légi­ti­me­ment esti­mer, consiste seule­ment par­tie en ce qu’il connaît quil n’y a rien qui véri­ta­ble­ment lui appar­tienne que cette libre dis­po­si­tion de ses volon­tés [ie son libre arbitre], ni pour­quoi il doive être loué ou blâ­mé sinon pour ce qu’il en use bien ou mal, et par­tie en ce qu’il sent en soi-même une ferme et constante réso­lu­tion d’en bien user, c’est-à-dire de ne man­quer jamais de volon­té pour entre­prendre et exé­cu­ter toutes les choses qu’il juge­ra être les meilleures. Ce qui est suivre par­fai­te­ment la vertu.

Ceux qui ont cette connais­sance et ce sen­ti­ment d’eux-mêmes se per­suadent faci­le­ment que cha­cun des autres hommes les peut aus­si avoir de soi, parce qu’il n’y a rien en cela qui dépende d’au­trui. C’est pour­quoi ils ne méprisent jamais per­sonne ; et, bien qu’ils voient sou­vent que les autres com­mettent des fautes qui font paraître leur fai­blesse, ils sont tou­te­fois plus enclins à les excu­ser qu’à les blâ­mer, et à croire que c’est plu­tôt par manque de connais­sance que par manque de bonne volon­té qu’ils les com­mettent. Et, comme ils ne pensent point être de beau­coup infé­rieurs à ceux qui ont plus de biens ou d’hon­neurs, ou même qui ont plus d’es­prit, plus de savoir, plus de beau­té, ou géné­ra­le­ment qui les sur­passent en quelques autres per­fec­tions, aus­si ne s’es­timent-ils point beau­coup au-des­sus de ceux qu’ils sur­passent, à cause que toutes ces choses leur semblent être fort peu consi­dé­rables, à com­pa­rai­son de la bonne volon­té, pour laquelle seule ils s’es­timent, et laquelle ils sup­posent être aus­si ou du moins pou­voir être en cha­cun des autres hommes.

René Des­cartes (1596-1650), Les pas­sions de l’âme, article 153 et 154
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