Épi­cure. La tem­pé­rance heureuse

Tête d’É­pi­cure, copie romaine, IIe s.
d’a­près un ori­gi­nal grec
Bri­tish Museum, London 


Ne dépendre que de soi-même est, à notre avis, un grand bien, mais il ne s’ensuit pas qu’il faille tou­jours se conten­ter de peu. Sim­ple­ment, quand l’abondance nous fait défaut, nous devons pou­voir nous conten­ter de peu, étant bien per­sua­dés que ceux-là jouissent le mieux de la richesse qui en ont le moins besoin, et que tout ce qui est natu­rel s’obtient aisé­ment, tan­dis que ce qui ne l’est pas s’obtient mal­ai­sé­ment. Les mets les plus simples apportent autant de plai­sir que la table la plus riche­ment ser­vie, quand est absente la souf­france que cause le besoin, et du pain et de l’eau pro­curent le plai­sir le plus vif, quand on les mange après une longue pri­va­tion. L’habitude d’une vie simple et modeste est donc une bonne façon de soi­gner sa san­té, et rend l’homme par sur­croît cou­ra­geux pour sup­por­ter les tâches qu’il doit néces­sai­re­ment rem­plir dans la vie. Elle lui per­met encore de mieux goû­ter une vie opu­lente, à l’occasion, et l’affermit contre les revers de la for­tune. Par consé­quent, lorsque nous disons que le plai­sir est le sou­ve­rain bien, nous ne par­lons pas des plai­sirs des débau­chés, ni des jouis­sances sen­suelles, comme le pré­tendent quelques igno­rants qui nous com­battent et défi­gurent notre pen­sée. Nous par­lons de l’absence de souf­france phy­sique et de l’absence de trouble moral. Car ce ne sont ni les beu­ve­ries et les ban­quets conti­nuels, ni la jouis­sance que l’on tire de la fré­quen­ta­tion des mignons et des femmes, ni la joie que donnent les pois­sons et les viandes dont on charge les tables somp­tueuses, qui pro­curent une vie heu­reuse, mais des habi­tudes rai­son­nables et sobres, une rai­son cher­chant sans cesse des causes légi­times de choix ou d’aversion, et reje­tant les opi­nions sus­cep­tibles d’apporter à l’âme le plus grand trouble.

Le prin­cipe de tout cela et en même temps le plus grand bien, c’est donc la pru­dence. Il faut l’estimer supé­rieure à la phi­lo­so­phie elle-même, puisqu’elle est la source de toutes les ver­tus, qui nous apprennent qu’on ne peut par­ve­nir à la vie heu­reuse sans la pru­dence, l’honnêteté et la jus­tice, et que pru­dence, hon­nê­te­té, jus­tice ne peuvent s’obtenir sans le plai­sir. Les ver­tus, en effet, naissent d’une vie heu­reuse, laquelle à son tour est insé­pa­rable des vertus.

Epi­cure (-341 à -270), Lettre à Méné­cée
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