Sig­mund Freud. Maîtres de nous-mêmes ?


Dans cer­taines ma­la­dies et, de fait, jus­te­ment dans les né­vroses, que nous étu­dions […] le moi se sent mal à l’aise, il touche aux li­mites de sa puis­sance en sa propre mai­son, l’âme. Des pen­sées sur­gissent su­bi­te­ment dont on ne sait d’où elles viennent ; on n’est pas non plus ca­pable de les chas­ser. Ces hôtes étran­gers semblent même être plus forts que ceux qui sont sou­mis au moi.

[…] La psy­cha­na­lyse en­tre­prend d’é­lu­ci­der ces cas mor­bides in­quié­tants, elle or­ga­nise de longues et mi­nu­tieuses re­cherches, elle se forge des no­tions de se­cours et des construc­tions scien­ti­fiques, et, fi­na­le­ment, peut dire au moi : « Il n’y a rien d’é­tran­ger qui se soit in­tro­duit en toi, c’est une part de ta propre vie psy­chique qui s’est sous­traite à ta connais­sance et à la maî­trise de ton vou­loir. […] Tu crois sa­voir tout ce qui se passe dans ton âme, dès que c’est suf­fi­sam­ment im­por­tant, parce que ta conscience te l’ap­pren­drait alors. Et quand tu restes sans nou­velles d’une chose qui est dans ton âme, tu ad­mets, avec une par­faite as­su­rance, que ce­la ne s’y trouve pas. Tu vas même jus­qu’à te­nir ‘psy­chique’ pour iden­tique à ‘conscient’, c’est-à-dire connu de toi, et ce­la mal­gré les preuves les plus évi­dentes qu’il doit sans cesse se pas­ser dans ta vie psy­chique bien plus de choses qu’il ne peut s’en ré­vé­ler à ta conscience. Tu te com­portes comme un mo­narque ab­so­lu qui se contente des in­for­ma­tions que lui donnent les hauts di­gni­taires de la cour et qui ne des­cend pas vers le peuple pour en­tendre sa voix. Rentre en toi-même pro­fon­dé­ment et ap­prends d’a­bord à te connaître, alors tu com­pren­dras pour­quoi tu vas tom­ber ma­lade, et peut-être évi­te­ras-tu de le devenir. »

C’est de cette ma­nière que la psy­cha­na­lyse vou­drait ins­truire le moi. Mais les deux clar­tés qu’elle nous ap­porte : sa­voir que la vie ins­tinc­tive de la sexua­li­té ne sau­rait être com­plè­te­ment domp­tée en nous et que les pro­ces­sus psy­chiques sont en eux-mêmes in­cons­cients, et ne de­viennent ac­ces­sibles et su­bor­don­nés au moi que par une per­cep­tion in­com­plète et in­cer­taine, équi­valent à af­fir­mer que le moi n’est pas maître dans sa propre maison.

Sig­mund Freud (1856 -1939), Es­sais de Psy­cha­na­lyse ap­pli­quée
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