Martine Gasparov. Saveurs et savoir


« Manger seul est malsain pour un philosophe. »
E. Kant, Anthropologie d’un point de vue pragmatique

Si l’homme ne vit assurément pas pour manger, il ne mange pas non plus uniquement pour vivre. En quittant le cycle organique de la réplétion physique, le repas crée un cercle, celui des relations humaines et parlantes. Lieu d’échanges, mais aussi de rivalités et de conflits souvent dissimulés, la table offre en même temps un spectacle manifeste, celui de la mise en scène esthétique du simple fait de manger. Le repas peut alors devenir un rituel particulier où la réplétion animale apparaît sublimée, le corps transcendé, l’esprit élevé au niveau de l’absolu. Ceci dit, toute consommation est en même temps une consumation, et cela, l’homme est le seul de tous les êtres à en prendre conscience.

Dans L’Avare de Molière, le jeune Cléanthe, soucieux de gagner les faveurs de son père, l’égoïste et cupide Harpagon, tente de modérer les appétits dépensiers de maître Jacques, cuisinier de la maison. Il lui rappelle ainsi le dire d’un ancien : « Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. » Manger est une nécessité fixée par la nature, un besoin biologiquement déterminé. Le repas s’inscrit dans une logique naturelle, qui comporte en elle-même ses limites et sa mesure. C’est ce que l’on peut constater chez les animaux dont l’alimentation est pur instinct, mais aussi chez les nourrissons dont l’appétit est réglé du seul point de vue physiologique; n’ayant pas encore « les yeux plus gros que le ventre », ces derniers ne se livrent pas aux excès de la gourmandise. Il est alors bon de rappeler la juste mesure naturelle aux gloutons, à ceux qui s’amusent trop facilement à en bafouer et à en transgresser les règles. Cela dit, la vie, ou plutôt la survie, de l’homme est-elle pour autant la seule fin du repas ? Si l’homme mange avant tout pour vivre, pour garantir ses besoins physiologiques élémentaires et ainsi se maintenir biologiquement en vie, il n’en reste pas moins que pour lui, et pour lui seulement, se mettre à table signifie bien autre chose que la simple satisfaction d’un besoin de nourriture. Et, d’ailleurs, pour se mettre à table, il faut d’abord qu’il y ait une table.

S’asseoir à une table, c’est changer de posture. L’assise de l’homme et la stabilité minérale de la table confèrent au repas une dimension délimitée dans l’espace et dans le temps, une parenthèse qui loin d’inscrire l’homme dans une dimension animale, l’en sépare radicalement. La table et ce qui la couvre sont autant de signes qui indiquent une médiation propre au repas humain. L’alimentation animale est immédiate; dès que le besoin se fait sentir, la bête se met en quête de ce qui pourra satisfaire son besoin. Au contraire, le repas manifeste le rapport particulier que l’homme entretient avec le temps : il sait attendre et patienter, remettre son repas à plus tard quand bien même la faim le taraude. Savoir différer son repas, tel est le propre de l’homme; parce que la vie humaine ne se réduit pas qu’à la satisfaction des besoins, parce qu’il y a toujours mieux à faire et parce qu’un bon repas exige du temps et de l’application.

En lieu et place du cycle de la réplétion physique, le repas crée un cercle qui nous conduit dans le domaine des relations humaines et parlantes. Il est un moment d’échanges et de rapports privilégiés. C’est ce qui autorise Kant à dire que « la forme de bien-être qui paraît s’accorder le mieux avec l’humanité est un bon repas en bonne compagnie« . Mais ceux avec qui l’on partage son pain sont-ils toujours nécessairement de « bonne compagnie » ? C’est que le repas offre une mise en scène des rapports sociaux derrière lesquels peuvent se cacher des rapports de pouvoir et de domination. N’est ainsi pas toujours maître de la table celui qui croit l’être.

Et derrière le spectacle de la hiérarchie sociale dont les rapports peuvent être subtilement redistribués le temps d’un repas, la table est par ailleurs le lieu d’un autre spectacle humain. La table a en effet son art et ses chefs. Toutefois, l’œuvre d’un chef peut-elle devenir chef-d’œuvre, véritable œuvre d’art ?

En tout cas, la mise en scène esthétique du simple fait de manger fait du repas un rituel particulier où la réplétion animale apparaît sublimée. Le corps se nourrissant de la matière ne laisse-t-il pas paradoxalement libre cours à l’esprit humain qui peut ainsi s’élever aux joies de la conversation, voire à celles de la réflexion ? Et dans la transcendance d’une nourriture sacrée, n’est-ce pas le corps en lui-même qui est symboliquement modifié et hissé au niveau du divin ?

Martine Gasparov, Saveurs et savoir. Une approche philosophique du repas, Cahiers philosophiques n°107, octobre 2006

Martine Gasparov est professeur de philosophie en lycée et chargée de cours à l’Université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense (Paris X)


Pieter Brueghel l’Ancien (1525-1569)
> Repas de noces (1568)
Kunsthistorisches Museum, Wien