Nicolas Grimaldi. Le snobisme


[Le snobisme] a deux faces. Tantôt un petit groupe se réjouit d’aimer ce que personne hors de lui n’aurait l’audace d’apprécier. Moins son goût risque d’être partagé, plus en éprouve-t-il la rareté comme celle d’un privilège. Le snobisme consiste alors à jouir d’autant plus d’une chose que la plupart en sont exclus. C’est le snobisme des avant-gardes. Tantôt, à l’inverse, comme si quelque promotion sociale devait accompagner cette conversion du goût, le plus grand nombre s’oblige à admirer ce qu’une coterie a déclaré admirable. Et voilà comment une simple toquade ou même quelque facétie peuvent devenir des modèles culturels. Rien que le snobisme a pu suffire à faire ainsi d’une pitrerie une œuvre d’art. Il consiste à affecter d’aimer ce qu’on se sentirait pitoyable de n’aimer pas, et à s’imaginer alors intronisé parmi les privilégiés en feignant d’avoir été initié à leurs codes. C’est le snobisme des parvenus. Le goût, à cet égard, est considéré comme font les sociologues, c’est-à-dire comme un signe social de reconnaissance, ou comme l’affectation propre à une classe. Ainsi Molière nous avait-il rappelé ce temps où, pour espérer séduire les soubrettes, des valets devaient paraître aimer Voiture, parler par énigmes, avoir perruque et porter rubans.

Mais le snobisme n’est pas à sens unique. Il ne persuade pas seulement les pauvres de partager le plaisir des plus riches. Il s’exerce de toute semblable façon à persuader les privilégiés que rien d’humain ne leur est étranger, et que les plaisirs de leur cocher peuvent être aussi les leurs. Aussi y a-t-il un snobisme de la java et des goualantes, du rock et des rockers. Avec quel émerveillement n’ai-je ainsi vu un ancien Premier ministre glisser son altière rondeur entre les travées du stade de France pour y voir Johnny Hallyday arriver par hélicoptère ! C’était comme si j’avais vu Mme de Maintenon se faufiler au Moulin-Rouge pour y admirer de plus près la Goulue.

Si essentiel que puisse être le snobisme pour comprendre la vie des sociétés et l’histoire des mentalités, son explication me paraît toutefois bien plus relever des représentations individuelles que des représentations collectives. Pour la sociologie, le snobisme est un fait. Pour la philosophie, c’est un problème. Il relève à la fois de la conscience de soi, du jeu, de la croyance et de l’imaginaire. Car le snobisme est une feinte sincérité. Il consiste à feindre d’admirer ce qui ne nous est en fait qu’indifférent, et à se persuader d’éprouver ce qu’en fait on n’éprouve pas. Il s’agit donc d’un jeu. En se prenant au jeu, on feint d’oublier que ce n’était qu’un jeu. Et voilà comment on finit par se persuader d’aimer ce qu’on aurait voulu pouvoir aimer sans avoir à s’en persuader. Or il va de soi qu’un tel jeu consiste en un envoûtement où on s’imagine croire ce qu’en fait on ne croit pas.

Nicolas Grimaldi (* 1933), L’effervescence du vide


Biographie
Nicolas Grimaldi dit avoir connu deux morts dans sa vie : celle de sa mère lorsqu’il était enfant, qui l’a livré à un père très occupé par son activité syndicale et cependant très sévère pour son fils, et Mai 68 qui lui est apparu comme la mort d’une forme de culture.

Brillant élève épris de littérature, il rêve de poésie mais la philosophie s’impose très vite à lui comme une évidence. Après l’agrégation, il enseigne en classe terminale au lycée de Colmar, à Molière à Paris, puis en hypokhâgne à Janson de Sailly et en khâgne à Jules Ferry. Vient ensuite le temps de l’université, Brest, Poitiers, Bordeaux puis la Sorbonne où il tient la chaire d’histoire de la philosophie puis celle de métaphysique, atteint le grade de professeur émérite. Mais depuis 1968, il ne vit plus à Paris mais à Saint Jean de Luz, sans un sémaphore désaffecté. Mai 68, auquel il n’a pas adhéré et vit comme la mort de la culture et de l’esprit, l’a séparé de nombres de ses collègues dont Jankélévitch dont il se sentait pourtant proche.

Passer pour le spécialiste de Descartes, le philosophe avec lequel il se sent le moins d’affinités, l’amuse plutôt et les livres qu’il lui a consacrés, L’expérience de la pensée dans la philosophie de Descartes, Etudes cartésiennes: Dieu, le temps, la liberté, Descartes et ses fables sont des recueils d’articles et de conférences. Il s’intéresse davantage à L’art ou la feinte passion, à Aliénation et liberté, Socrate, Ontologie du temps ou aux Ambiguités de la solitude.