Karl Jaspers. L’indépendance philosophique


Quand nous pensons, nous sommes obligés de recourir à des intuitions qui doivent nous être données; sur le plan pratique, nous avons besoin des autres, d’un échange de services avec eux, qui rende possible notre vie. En tant qu’êtres libres, nous avons besoin d’autres êtres libres avec lesquels puisse s’établir la communication, qui seule nous permet, aux uns et aux autres, de devenir nous-mêmes. Il n’y a pas de liberté isolée. Là où la liberté existe, elle est aux prises avec la contrainte; et si celle-ci était complètement vaincue, si tous les obstacles tombaient, la liberté elle-même s’évanouirait. Ainsi ne sommes nous indépendant que lorsque nous sommes inextricablement mêlés en même temps au monde. On n’acquiert pas l’indépendance réelle en se retirant de lui. Être indépendant dans le monde, c’est se comporter envers le monde d’une façon particulière : c’est en être, et en même temps ne pas en être, être à la fois en lui et hors de lui. Telle est, malgré des différences de sens, la portée commune des principes suivants, posés par de grands penseurs : Aristippe, songeant à toutes les expériences, à toutes les jouissances, à toutes les circonstances du bonheur et du malheur, a dit : Je possède, mais je ne suis pas possédé. Saint Paul formule ainsi la nécessité où nous sommes de prendre part à la vie terrestre : Avoir comme si on n’avait pas. Dans le Bhagavad Gita, il est dit: Faire son travail, mais ne pas en convoiter les fruits.

Il y a une seconde limite à l’indépendance : si on se contente d ‘elle seule, elle se réduit à rien. On a cherché à la définir négativement comme l’absence de peur, l’indifférence à la perdition ou au salut, l’incorruptibilité du pur observateur, le fait de rester inébranlable à l’égard des sentiments et des instincts. Mais qu’est-ce donc ici qui s’affirme comme indépendant ? Un simple point, un moi en général.

L’indépendance ne trouve pas en elle-même de contenu substantiel. Elle n’est pas une force née d’une disposition naturelle, d’une vitalité, d’une race, elle n’est pas volonté de puissance, elle n’est pas création de soi. L’indépendance à l’égard du monde, celle qui engendre 1a recherche philosophique, n’est pas autre chose qu’une façon de s’attacher absolument à ce qui transcende le monde. La prétendue indépendance qui se veut franche de tout lien devient aussitôt pensée vide, formelle; celui qui parle n’est pas présent dans ce qu’il dit, il n’en assume pas le sens, il ne participe à aucune idée, il ne se fonde pas sur l’existence. Il s’abandonne à l’arbitraire, surtout lorsqu’il s’agit de nier. Tout mettre en question ne lui coûte rien puisque aucune force ne tend à le guider, à l’engager dans les problèmes qu’il soulève…

Il y a une troisième limite à l’indépendance dont l’homme est capable : c’est la constitution foncière de sa condition. Du seul fait que nous sommes des hommes, nous sommes victimes de déviations auxquelles nous ne pouvons échapper. Dès que notre conscience s’éveille, nous sommes induits en erreur. La Bible donne de ce fait une interprétation mythique dans l’histoire du péché originel. La philosophie de Hegel éclaire d’une manière grandiose l’aliénation de l’homme à lui-même. Kierkegaard montre de façon saisissante le démoniaque en nous, dans le fait que nous nous enfermons désespérément dans des impasses. De façon plus grossière, les sociologues nous voient dominés par des idéologies, les psychologues par des complexes. Sommes-nous capables de résister à la dissimulation et à l’oubli, aux déguisements, aux obscurités, aux déviations, et de réaliser notre indépendance authentique ? Notre indépendance elle-même a besoin d’aide. Nous ne pouvons que nous donner de la peine; et nous sommes obligés d’espérer seulement que quelque chose au fond de nous viendra à notre aide.

Karl Jaspers (1883 – 1969), Introduction à la philosophie, 10/18
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