François Jacob. Être égaux, est-ce être identiques ?


Par une singulière équivoque, on cherche à confondre deux notions pourtant bien distinctes: l’identité et l’égalité. L’une se réfère aux qualités physiques ou mentales des individus; l’autre à leurs droits sociaux et juridiques. La première relève de la biologie et de l’éducation; la seconde de la morale et de la politique. L’égalité n’est pas un concept biologique. On ne dit pas que deux molécules ou deux cellules sont égales. Ni même deux animaux, comme l’a rappelé George Orwell. C’est bien sûr l’aspect social et politique qui est l’enjeu de ce débat, soit qu’on veuille fonder l’égalité sur l’identité, soit que, préférant l’inégalité, on veuille la justifier par la diversité. Comme si l’égalité n’avait pas été inventée précisément parce que les êtres humains ne sont pas identiques. S’ils étaient tous aussi semblables que des jumeaux univitellins, la notion d’égalité n’aurait aucun intérêt. Ce qui lui donne sa valeur et son importance, c’est la diversité des individus; ce sont leurs différences dans les domaines les plus variés. La diversité est l’une des grandes règles du jeu biologique. Au fil des générations, ces gènes qui forment le patrimoine de l’espèce s’unissent et se séparent pour produire ces combinaisons chaque fois éphémères et chaque fois différentes que sont les individus. Et cette diversité, cette combinaison infinie qui rend unique chacun de nous, on ne peut la surestimer. C’est elle qui fait la richesse de l’espèce et lui donne ses potentialités. […]

Chez les êtres humains, la diversité naturelle est encore renforcée par la diversité culturelle qui permet à l’humanité de mieux s’adapter à des conditions de vie variées et à mieux utiliser les ressources de ce monde. Mais dans ce domaine pèse la menace de la monotonie, de l’uniformité et de l’ennui. Chaque jour s’amenuise cette extraordinaire variété qu’ont mise les hommes dans leurs croyances, leurs coutumes, leurs institutions.

François Jacob (1920-2013), Le Jeu des possibles
Biographie