▷ Vladimir Jankélévitch. La mort comme profondeur


Si la mort à partir de la vie est proprement impensable, c’est peut-être qu’en général elle n’est pas faite pour qu’on y pense ? Mais comme on ne peut pas ne penser à rien, le mieux est sans doute de penser à autre chose. Visiblement l’être, quant à lui, ne nous est pas donné pour méditer sur le non-être… où il n’y a, au demeurant, rien à penser; visiblement cette «pensée» totale, cette « pensée » infinie est une pensée irritante et malsaine qui déprécie pernicieusement tous les intérêts de l’empirie, toutes les valeurs relatives de la continuation, toutes les tâches constructives de notre « bas »-monde. Sans doute la pensée de cet événement surnaturel est-elle une pensée contre-nature; sans doute la fascination du néant est-elle une complication un peu morbide… Bergson avait déjà remarqué ce caractère destructif de l’intelligence. Il faut croire que le problème en général n’était pas fait pour être posé, ni a fortiori résolu, puisqu’il est insoluble. L’indiscret qui creuse l’être pour y trouver je ne sais quelle dimension de profondeur va, semble-t-il, contre l’intention de la nature, qui est de nous soustraire notre fin en nous empêchant d’y penser, en la rendant insensible et invisible. Le secret est soigneusement gardé, hermétiquement scellé, profondément enterré, et il est probablement sage de ne pas chercher à connaître cet inconnaissable. Tout se passe comme si la nature elle-même nous détournait d’une connaissance éminemment contraire aux desseins de la vie, de l’espèce et de la société, ainsi qu’aux nécessités de l’action. Effectivement, quelque chose nous empêche de prendre conscience des battements du cœur et des rythmes de la respiration… Ne dirait-on pas de même qu’une sorte de finalité protectrice empêche l’homme de penser à sa propre mort ? Dans cette finalité, Pascal ne voulait voir qu’un divertissement, c’est-à-dire une frivolité coupable et une fuite assez lâche devant notre tragédie intérieure: le divertissement détourne vers les choses extérieures le moi soucieux ou en puissance de souci; pour ne pas voir l’abîme, pour échapper au vertige et à l’ennui, à l’angoisse et au désespoir, l’homme se voile la face et se distrait avec les futilités mondaines, τά έκτος, avec les passe-temps tumultuaires qui emplissent l’intervalle; de gaieté de cœur, il s’étourdit dans les agitations artificielles et superficielles. En fait, il s’empêche lui-même de penser à ce qui n’est que trop évident : son vide, son lamentable néant, la fin inévitable qui nous guette.

Vladimir Jankélévitch (1903-1985), La mort
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