Peter Kemp. Le pouvoir de la parole


Les philosophes sont les gardiens de la raison. Recourir à la philosophie comme à un anesthésique ou la mettre au profit d’un discours ou message de haine démagogue et racoleur, ne peut donc qu’aller à l’encontre du but recherché. Le bon philosophe est en effet impliqué dans sa cause. Il parle avec ferveur de ce qu’il croit et garde la tête froide même face aux critiques les plus dures.

Aujourd’hui, la philosophie a perdu son innocence. Nous ne pouvons philosopher sans réfléchir à notre usage linguistique. Une compréhension plus approfondie de l’acte perlocutoire1 est donc nécessaire si nous voulons avoir davantage conscience de la manière dont, dans toute communication, de la plus intime à la plus politique, nous pouvons à la fois encourager ou blesser, stimuler ou réprimer l’autre.

Non seulement parce que les philosophes détiennent le pouvoir très visible du verbe et sont donc sommés par la société de répondre de ce qu’ils font en enseignant la philosophie et en prenant la parole dans l’espace public, mais aussi parce qu’ils ne peuvent pas expliquer ce qu’ils font sans réfléchir au pouvoir du verbe en général, il leur est nécessaire de reconnaître que ce pouvoir est énorme. Ils ne peuvent expliquer le rôle illocutoire 2 et perlocutoire 1 de la philosophie aujourd’hui sans tenir compte de ce que nous nous faisons les uns aux autres en parlant et en écrivant, en tant que philosophes mais aussi à titre de personnes ordinaires, dans un monde auquel nous donnons sans doute plus que jamais forme par nos paroles.

Je considère cette responsabilité comme l’une des tâches les plus pressantes pour les philosophes d’aujourd’hui, soucieux de repenser la philosophie et de mettre leurs aptitudes analytiques et critiques au service du plus grave problème de notre époque, à savoir comment éviter, grâce à nos paroles, ce « choc des civilisations » dans lequel Samuel P. Huntington 3 voit la menace la plus sérieuse à laquelle l’humanité ait à faire face au cours du siècle présent.

Il s’ensuit qu’en tant que philosophes, nous sommes non seulement tenus de nous comprendre nous-mêmes et de comprendre le pouvoir de notre parole philosophique, mais nous devons également contribuer au développement d’une compréhension du pouvoir de la parole en général. En tant que membres du royaume de la parole, nous avons pour responsabilité d’enseigner et d’expliquer ce que les mots peuvent engendrer entre les êtres, non seulement au sein d’un pays en particulier, mais entre tous les habitants de notre planète, indépendamment de leur nation, de leurs cultures, de leurs langues, de leurs traditions et de leurs religions.

Peter Kemp (1937), Repenser la philosophie : le pouvoir de la parole, Peter Kemp, dans Diogène 2008/4 (no 224)


Peter Kemp, directeur du Département de philosophie, Université de Copenhague.

1 Perlocutoire : se dit d’un acte de langage qui n’a d’effet qu’en raison de la situation de communication.
2 Illocutoire : qui produit un effet par l’acte de parole même.
3 Samuel P. Huntington : né le 18 avril 1927 à New York et mort le 24 décembre 2008 à Martha’s Vineyard dans le Massachusetts, est un professeur américain de science politique, connu pour son livre intitulé Le Choc des civilisations paru en 1996.