Michel de Mon­taigne. Foi et naïveté

Por­trait de Mon­taigne au cha­peau
Col­lec­tion privée 


Ce n’est peut-être pas sans bien-fon­dé que nous attri­buons à la naï­ve­té et à l’ignorance la faci­li­té de croire et de se lais­ser per­sua­der : car il me semble avoir appris autre­fois que la croyance c’était comme une empreinte qui se fai­sait en notre âme et [que], dans la mesure où celle-ci se trou­vait plus molle et de moindre résis­tance, il était plus aisé d’y impri­mer quelque chose. Plus l’âme est vide et sans contre­poids, plus faci­le­ment elle s’abaisse sous la charge du pre­mier effort pour la per­sua­der. Voi­là pour­quoi les enfants, le vul­gaire, les femmes et les malades sont plus sujets à être menés par les oreilles. Mais aus­si, à l’opposé, c’est une sotte pré­somp­tion que de dédai­gner et condam­ner constam­ment pour faux ce qui ne nous semble pas vrai­sem­blable : c’est le défaut ordi­naire de ceux qui pensent avoir quelque facul­té de juger au-des­sus du com­mun. J’en fai­sais de même autre­fois et, si j’entendais par­ler ou des esprits qui reviennent ou de la pré­vi­sion des choses futures, des envoû­te­ments, des sor­cel­le­ries ou faire quelque conte où je ne pou­vais mordre, songes, ter­reurs magiques, pro­diges, sor­cières, appa­ri­tions noc­turnes et pro­diges de Thés­sa­lie, il me venait de la com­pas­sion pour le pauvre peuple abu­sé par ces sot­tises. Et à pré­sent je trouve que j’étais pour le moins autant à plaindre moi-même : non que l’expérience m’ait fait voir, depuis, quelque chose qui soit au-des­sus de mes pre­mières croyances – et cela n’a pas tenu à un défaut de curio­si­té -, mais ma rai­son m’a appris que condam­ner réso­lu­ment ain­si une chose pour fausse et impos­sible, c’est se don­ner l’avantage d’avoir dans la tête les bornes et les limites de la volon­té de Dieu et de la puis­sance de notre mère la Nature, et qu’il n’y a point de plus notable sot­tise au monde que de les rame­ner à la mesure de notre capa­ci­té et de notre compétence.

Michel de Mon­taigne (1533-1592), Essais, 1572-92, I, chap. XXVII
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