Emmanuel Mounier. 4 Une société raisonnable


Les juristes et philosophes, notamment au XVIIIe siècle, ont pensé faire une société raisonnable qui cette fois serait spécifiquement humaine.

Cet idéal oscille entre deux pôles.
· D’un côté la société des esprits, où la sérénité d’une pensée impersonnelle – à la limite un langage logique rigoureux – assurerait l’unanimité entre les individus et la paix entre les nations. Comme si la pensée pouvait être impersonnelle ! Comme si une sorte d’espéranto pour philosophes pouvait remplacer l’effort de chaque homme singulier pour dominer ses passions particulières et découvrir les valeurs objectives qui fonderont sa conversation avec les hommes.

Et quelle communauté forgerait-on ainsi ? Une pensée impersonnelle ne peut être que tyrannique. Croyant à l’infaillibilité automatique de son langage, elle n’est rien moins que disposée à donner aux libertés le temps qu’il leur faut, les aises qu’il leur faut pour accéder à la vérité. Les purs dogmatiques sont les hommes qui font les polices de fer au nom de leur fanatisme. L’universel ne s’impose pas aux personnes, il se propose à elles et naît par leurs œuvres. Dès qu’une idée, même vraie, devient une idée générale (de la généralité du nombre), elle tombe dans le jeu des forces interchangeables. Pour souder une communauté d’un lien intérieur, il ne suffit donc pas que son idéal soit pur, ou vrai, encore faut-il qu’il permette l’adhésion consentie et progressive. Sinon une chape de conformisme s’alourdira sur la communauté, une raideur légale, une hypocrisie légale, une atmosphère irrespirable et mortelle pour l’homme.

· D’autres songent plutôt à assurer ce lien communautaire raisonnable par une société juridique contractuelle, fondée sur la convention et l’association. Il est diffi­cile de vider tellement la pensée du contenu qu’elle s’impose comme un langage mathématique sans contestation possible. Le contrat, lui, ne considère pas le contenu : il demande seulement aux parties de signer des accords sans dol, ruse, ou violence. Chaque membre de la communauté contractuelle s’engage à rendre tels services à certains autres moyennant bénéfice réciproque. Don­nant, donnant, même vis-à-vis de l’État : le rentier paye des impôts et reçoit en échange des égouts, des agents de police, et autres utilités du même ordre.

Il a bien fallu se rendre compte que l’impersonnalité du contrat était une aussi grande duperie que l’impersonnalité de la pensée. Les contrats sont passés entre des personnes inégales en puissance. L’ouvrier devant l’employeur, le voyageur devant la Compagnie, le contribuable devant l’État, ne forment pas association : l’un tient l’autre à sa disposition. La société contractuelle est devenue ainsi une société mensongère et pharisienne, couvrant l’injustice permanente d’une apparence légale. L’égalité des parties serait-elle assurée, il reste que le contrat ne met pas en communion deux hom­mes, il dresse deux égoïsmes, deux intérêts, deux méfiances, deux ruses et les unit dans une paix armée.

Emmanuel Mounier (1905-1950), Révolution personnaliste et communautaire (1932-1935)
> Biographie