Emmanuel Mounier. 3 Les sociétés vitales


Les sociétés en nous autres peuvent être supérieures aux sociétés vitales par leur intention : une vague spiritualité les unit, celles qu’anime la mystique du chef rendent un hommage indirect à la personne. Mais elles leur sont inférieures, non seulement par leur organisation interne, mais même du point de vue de l’ascèse communautaire, car une société vitale demande à ses membres bien plus d’initiative et d’ordre vrai.

Nous appellerons société vitale toute société dont le lien est constitué seulement par le fait de vivre en commun un certain flux vital à la fois biologique et humain, et de s’organiser pour le vivre au mieux. Les valeurs qui la dirigent sont soit l’agréable, la tranquillité, le bien-vivre, le bonheur : soit l’utile, plus ou moins lointainement dirigé d’ailleurs à l’agréable.

Sous sa forme la plus élémentaire une société vitale est encore inorganisée, flot­tante comme une promesse dans le simple agrément de vivre ensemble. Dix jeunes gens en montagne sentent le même vent dans leurs cheveux, la même dilatation, le même calme. Sur un transatlantique, six Allemands se reconnaissent et jouissent d’être allemands ensemble, dans la foule cosmopolite. Une famille comme il y en a cent : personne n’y a noué de liens très forts avec les autres membres, mais il y a tout un passé d’habitudes, d’événements, d’adaptations communes, un lit tout fait au flux vital. La patrie est essentiellement une société vitale de cette nature: le lieu hors duquel vient la nostalgie. Et nous avons tous beaucoup de petites patries sous la plus grande.

Les sociétés vitales suivent le développement de la vie. Elles s’organisent avec elle. Un État, une entreprise, une famille, ne peuvent rester une simple camaraderie. Des fonctions sont distribuées. Mais, fait capital, si elles individualisent ceux qui les reçoivent, elles ne les personnalisent aucunement. Rien n’est aussi parfaitement différencié et fonctionnarisé qu’une société animale : or nous savons que « l’indivi­dualisme strict y persiste sans modification sensible. Tous les individus se comportent exactement comme s’ils étaient seuls ». Cette sorte d’aliénation mutuelle des mem­bres subsiste dans les sociétés vitales, même humaines. Chacun remplit une fonction, mais il n’y est pas irremplaçable. Avec un court apprentissage s’il est besoin, il remplirait aussi bien celle d’un autre. Ainsi toute la société économique. Ainsi les huit dixièmes des couples ou des familles, qui devraient former de vraies communautés spirituelles, mais ne sont tout au plus que des associations de résonateurs ou des cellules économiques. Cette sorte d’hypnose, de distraction fondamentale qui carac­térise, à l’état diffus, les masses à l’état d’extase, les sociétés en nous autres, nous la retrouvons encore dans la société vitale, comme dans toute communauté qui n’est pas pleinement personnelle. Chacun y est plus ou moins anéanti devant sa tâche et devant ses compagnons. Il ne s’interroge passionnément ni sur elle ni sur eux. Ils se mêlent plus ou moins dans la perception de la vie commune, la jouissance des agréments communs, la compréhension des tâches partagées : ils ne se rencontrent jamais à proprement parler, personne à personne. Chacun se fait sur la société comme tout de très vagues représentations, ou bien il la pense comme volonté, affirmation, agressi­vité, revendication, mais ne cherche nullement à en dégager les valeurs objectives et le lien qui les unit à chaque vocation personnelle de chacun des membres. Quand il essaye, sans sortir de son plan, de lui penser une métaphysique, il pense la métaphy­sique que sécrètent les intérêts vitaux de la société, ou ses propres intérêts dans la société. Non pas une méta-physique, mais une physique sociale, une justification utilitaire. Voyez le bourgeois qui cherche des titres à ses privilèges de classe, le parti qui n’a plus de raison d’être mais se forge de nouvelles mystiques pour entériner sa survivance. Marx a fort bien dénoncé le processus, il n’a eu le tort que de le croire universel.

Les valeurs vitales ne se sont pas affranchies de la pesanteur des valeurs matérielles. Toute société vitale incline vers une société close, égoïste; si elle n’est pas animée de l’intérieur par une vraie communauté spirituelle, elle tend à se fermer sur une vie de plus en plus mesquine, sur une affirmation de plus en plus agressive : progrès des nationalismes, puis des régionalismes, décadence des familles, rivalités syndicales. Tout se passe comme si la vie, après avoir tenté dans l’espace une aven­ture pour laquelle elle ne pouvait se suffire, refluait ensuite sur elle-même partout où l’esprit, c’est-à-dire l’homme personnel, n’arrivait pas à reprendre son œuvre. La vie n’est pas capable d’universalité, mais seulement d’affirmation et d’expansion, qui ne sont que les formes offensives de l’égoïsme.

Les sociétés vitales ne nous conduisent donc pas encore aux communautés humai­nes, bien qu’elles puissent y préparer, si elles sont ouvertes sur un au-delà d’elles-mêmes. On perçoit ici l’illusion de tout réveil communautaire qui ne se fonderait que sur une exaltation des forces de vie, ou une rationalisation plus poussée de la cité terrestre au sein de la nature.

Emmanuel Mounier (1905-1950), Révolution personnaliste et communautaire (1932-1935)
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