Emmanuel Mounier. 2 Les sociétés en « nous autres »


On assimile à tort les sociétés en « nous autres » à la masse, au monde du « on ». Indifférenciées comme elles à l’intérieur, elles se sont cependant, comme les premières cellules vivantes, entourées d’une mem­brane qui leur donne, faute de plus, une individualité. Prenons une de ces sociétés toutes faites qui forment un « public » : le public d journal L’Humanité, un public confes­sionnel, le public de la Revue des Deux-Mondes, le public du colonel de la Rocque. Ou les publics exaltés du fascisme et de l’hitlérisme. Ils ont, sur les masses sans figure, la supériorité d’une conscience collective de soi-même en tant que puissance d’affirmation, souvent aussi des réserves d’abnégation mutuelle. Mais, nous l’avons vu, le conformisme intérieur sclérose progressivement la volonté collective.

Les fascismes ont porté les sociétés en nous autres à la plus haute forme qu’elles puissent assumer. La volonté collective y est jeune, effervescente; toute proche de la révolte, un peu ivre d’espérances. On pourrait même dire, par contraste avec les conformismes las des sociétés décadentes, que le conformisme y est vivant, s’il n’était de temps à autre tragiquement entretenu par la terreur. De plus, nous y saisissons de manière éclatante le jeu de ce que nous appelions le potentiel personnel de tout univers humain. En moi il risque à chaque moment d’engendrer des personnes secon­des. Il ramène à la personne les collectivités mêmes qui la négligent. Il met sa marque sur la collectivité fasciste en la ramassant dans la mystique du chef. Il s’établit alors, de la part de chaque membre de la collectivité, une sorte de délégation de personnalité. Ils se démettent de toute initiative, de toute volonté propre, pour s’en reposer sur un homme qui voudra pour eux, jugera pour eux, agira pour eux. Quand il dira je, ils penseront nous, et se sentiront grandis d’autant.

Mais à voir les choses de plus près, ils n’ont pas à se démettre. On imagine mal des hommes parvenus déjà loin dans les voies de la personnalité abandonner si facilement ce trésor à l’un quelconque d’entre eux qui représente l’État, c’est-à-dire beaucoup moins que l’homme. En fait ils étaient déjà dépossédés. Où naissent les fascismes ? Sur les démocraties épuisées, au moment où la dépersonnalisation et l’anarchie sont telles que chacun n’aspire qu’au Sauveur qui reprendra tous ces problèmes effarants, toute cette masse décomposée, et fera des mira­cles alors qu’il n’a même plus, lui, le courage de son œuvre quotidienne.

Les fascismes sont donc beaucoup moins hétérogènes qu’on ne croit aux démocraties décadentes. Platon avait déjà vu cette filiation du démagogue au tyran. Il serait injuste de nier que les fascismes ne tentent pas de résoudre la désagrégation dont ils héritent. Mais ils vont trop vite, et passent par-dessous l’homme, pour vouloir passer par-dessus. A une masse dépersonnalisée ils donnent un homme fort, et la fièvre de sa gloire. Ce serait parfait si cet homme était un saint, qui propose à chacun une doctrine et un exemple de régénération personnelle et d’autonomie. Mais il ne représente que l’État et lui-même, et se trouve trop bien de maintenir la passive docilité de la masse sous l’illusion de sa fièvre. On a changé d’allure, on n’a pas changé de plan.

Emmanuel Mounier (1905-1950), Révolution personnaliste et communautaire (1932-1935)
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