Emmanuel Mounier. 1 Les masses


Les degrés de la communauté
Les masses, monde du « on »

On voudrait ne parler que pour mémoire des masses, ou sociétés impersonnelles. Quand la communauté s’est entière­ment défaite (les masses sont des déchets plus que des origines), quand les hommes ne sont plus que les éléments d’un nombre, les jouets d’un conformisme, on obtient cette sorte de gros animal, tour à tour sentimental et furieux comme tous les gros animaux. L’inertie de toute communauté humaine la met en danger, à chaque instant, de se dégrader en masse. Dépersonnalisée dans chacun de ses membres, dépersonnalisée comme tout, la masse offre un régime propre d’anar­chie et de tyrannie mêlées, exactement la tyrannie de l’anonyme, de toutes la plus vexatoire et la moins secourable: d’autant que des forces, celles-là dénombrables, profitent de cet anonymat pour le diriger au profit de leurs entreprises de puissance. C’est l’anarchie elle-même qui fait le lit de la tyrannie. L’homme anonyme de l’indi­vidualisme, sans passé, sans attache, sans famille, sans milieu, sans vocation, est un symbole mathématique tout préparé pour des jeux inhumains. C’est à se demander si sa plus exacte réalisation n’est pas le prolétaire du XXe siècle, perdu dans la servitude sans visage des troupeaux humains, des grandes villes, des immeubles-casernes, des partis aveugles, de la machine administrative et de la machine économique impertur­bable du capitalisme, quand il s’est laissé submerger au surplus par la médiocrité petite-bourgeoise, au lieu de prendre conscience de sa misère et de sa révolte.

Règne de l’on, de l’ « on dit » et de l’ « on fait », dépersonnalisation, irresponsabilité, désordre et oppression mêlés, il suffit de pousser un peu les traits à la caricature pour y reconnaître le visage de la démocratie libérale et parlementaire sous la forme où elle se maintient encore dans quelques nations d’Occident. C’est contre cette démocratie que nous sommes démocrates, si nous entendons par démocratie, avec plusieurs de ses fondateurs, le régime par excellence de la responsabilité personnelle.

Emmanuel Mounier (1905-1950), Révolution personnaliste et communautaire (1932-1935)
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