Emmanuel Mounier. 5 La communauté personnaliste


Il est impossible de fonder la communauté en esquivant la personne, fût-ce sur des valeurs prétendues humaines.

Nous réserverons donc le nom de communauté à la seule communauté pour nous valable, qui est la communauté personnaliste, que l’on définirait assez bien une per­sonne de personnes.

Il sera bon de s’en faire d’abord une image limite. Dans une parfaite communauté personnelle chaque personne s’accomplirait dans la totalité d’une vocation continuel­lement féconde, et la communion de l’ensemble serait une résultante de chacune de ces réussites singulières. Contrairement à ce qui se passe dans les sociétés vitales la place de chacun serait insubstituable et essentiellement voulue par l’ordre du tout. L’amour seul en serait le lien, et non pas aucune contrainte, aucun intérêt vital ou économique, aucune institution extrinsèque. Chaque personne y étant promue aux valeurs supérieures qui la réalisent, trouverait dans les valeurs supérieures objectives communes le langage qui la relie à toutes les autres.

Une telle communauté, rêvée par les anarchistes, chantée par Péguy dans sa Cité harmonieuse, n’est pas de ce monde. Les chrétiens la croient vivante dans la Commu­nion des Saints, mais la Communion des Saints est seulement amorcée dans l’Église militante. Elle réalise la parfaite Personne de Personnes, groupant toute l’humanité dans le Corps mystique du Christ par une participation à la Société Trinitaire elle-même. Elle doit être pour le chrétien le but et l’exemplaire lointain de toute commu­nauté. Toute communauté personnelle en est pour lui une image et une participation, quoique impure.

Parfois, dans un amour, avec une famille, quelques amis, nous frôlons cette communauté personnelle. Un pays peut l’approcher, aux plus beaux moments de son histoire. Mais ces communautés, dans notre monde incarné, sont rivées à la chair des individus qui les composent, à la chair même et à l’inertie propre des institutions qui les extériorisent. Une dégradation les entraîne en permanence, dans leurs manifes­tations humaines, du plan de la communauté personnelle au plan de la société contractuelle, ou de la société vitale, ou au plus bas degré, du « public » et de la masse.

L’histoire de chacune est une oscillation de l’un à l’autre plan, suivant ses défaillances ou ses reprises. Ainsi la France a été, vers le Ve ou VIe siècle, une masse informe de gens de toute origine dont certains participaient néanmoins à une Per­sonne collective, la seule du temps : l’Église; dont d’autres faisaient partie, plus ou moins, de sociétés contractuelles: les magistrats gallo-romains; dont la majorité appartenait à de multiples sociétés vitales: les barbares. La noblesse, aux XIe et XIIe siècles, a constitué une société vitale, mais très vite, au XIIIe, Philippe Auguste l’a transformée en société contractuelle, et saint Louis l’a fait entrer, par les croisades, dans la Personne collective de l’Église. Puis il y a eu dissolution, rebrassage et création de la Personne collective-France, pour un certain nombre d’années, avec Jeanne d’Arc. Celle-ci a subi des fluctuations, des réveils, des esclavages. Après le sursaut de la guerre, quelques années de corruption l’ont fait tomber bien au-­dessous des valeurs qui la justifient. Alors, à côté de ceux qui cherchent à lui retrouver dans ces valeurs une personnalité spirituelle, on voit les marchands de canons fabriquer, à la place du vrai patriotisme, naturel et vital, un patriotisme usurpateur fondé, avec des mythes, sur la haine ou la peur.

Si je surprends à un moment de son histoire une communauté qui passe pour telle, je puis discerner tous les étages de cette dégradation qu’elle traîne avec elle. Prenez l’Église, votre pays : la part de la mystique, la part de la politique, comme disait Péguy, se les disputent. Et les malentendus naissent de ce que la seconde apparaît seule à ceux de l’extérieur.

Il faut aussi faire la part de l’illusion interne. Beaucoup de sociétés se prennent pour de vraies communautés personnelles parce qu’elles voudraient l’être. Combien de familles ne sont que de fausses Personnes collectives fondées sur le mépris, ou la sécurité, ou l’habitude vitale, ou le donnant-donnant. Un groupe d’amis, une escouade au front, ont formé un jour une vraie « famille spirituelle », autour d’une personne d’élite, ou d’une situation héroïque. Et puis la vie normale reprend.

On se regarde gênés par le souvenir des grandes heures. Les amis redeviennent des hommes, avec leurs passions, leurs oublis. Quelque temps subsiste une commu­nauté vitale d’habitudes, de souvenirs proches. Enfin les situations changent, de nouveaux centres cristallisent de nouvelles communautés, les souvenirs s’effacent. Certains se crispent pourtant, veulent maintenir le simulacre de ce qui n’est plus, préfèrent l’entre­tenir dans le mensonge plutôt que d’accepter que le temps ait tourné.

Erreur. Il faut se résigner à ce que les Personnes collectives meurent comme les personnes individuelles. Nous avons tous, si jeunes que nous soyons, déjà perdu des communautés comme nous avons perdu des amis. Peut-être, elles aussi vont­-elles nous attendre dans l’éternité.

Emmanuel Mounier (1905-1950), Révolution personnaliste et communautaire (1932-1935)
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