Karl Popper. Falsifier plutôt que vérifier ?


La contribution de Karl Popper (1902-1994) à la philosophie des sciences est novatrice : dans la vision classique, que l’on pourrait qualifier de positiviste, la science assure en effet être vraie par la vérification. Et cela paraît d’abord correct : pour être scientifique, un énoncé doit être vérifié, et vérifier, c’est en effet véri-fier, c’est-à-dire rendre vrai. Ainsi, la grande synthèse de la révolution astronomique opérée par Newton a pu paraître d’abord une vérité absolue : la mécanique newtonienne permettait en effet de rendre compte des lois de Kepler, mais aussi de prévoir précisément les mouvements complexes de la lune, les horaires des marées océaniques sur tous les points du globe… La découverte de Neptune par le calcul (Le Verrier et Adams, 1846) acheva de persuader les scientifiques et les philosophes (…en même temps que les braves gens) que la science rendait vraiment savant. L’idée sembla incontestable : il était enfin possible, grâce à la science moderne, rationnelle et mathématique, de « dire la vérité », et cela, de façon « absolue » et « définitive ». Galilée, Kepler, et enfin Newton, qui les réunit génialement, avaient pour toujours renversé l’ancienne cosmologie géocentriste (mettant fin les interminables calculs auxquels elle conduisait dans le but de prévoir la position des astres). Contre leurs devanciers, ils avaient montré que l’ordre du monde était sans mystère, ce que reflétait parfaitement la simplicité des formules mathématiques qui exprimaient les lois auxquels il est soumis. Bref : l’obscurantisme avait été évincé, la science l’avait vaincu et la vérité pouvait triompher.

On fit un peu plus tard des prouesses comparables en chimie, et dans quelques autres domaines encore, de sorte que le positivisme pouvait exulter. Toutes ces découvertes incitaient, comme vous dites justement, à un réalisme positiviste : la réalité peut être « découverte » par l’expérience, guidée par une raison aussi rigoureuse qu’attentive, se « révélant » ainsi, par la vérification de ce que l’on imagine d’elle (= l’hypothèse).

Des doutes apparurent, notamment au début du XXe siècle avec les découvertes de la nouvelle physique. Les travaux d’Einstein, notamment, qui incitaient à revoir les bases la mécanique classique, mirent cruellement en péril l’idée de vérité « définitive ». Ainsi, selon Popper, en résumant un peu : une théorie ne peut jamais être totalement et définitivement vérifiée. Pour cette raison, on ne devrait donc pas dire d’une théorie qu’elle « est vraie »… même si, en revanche, il est toujours possible de dire qu’il en existe de fausses – celles qui ne résistent pas à la critique (« falsification »). On dira donc que, dans la compétition qui les oppose, les théories sont plus ou moins « résistantes ». Cette « épistémologie de la résistance », si l’on peut dire, présente aussi un intérêt polémique : en effet, une théorie qui ne peut d’aucune façon être invalidée (« falsifiabilité ») ne devrait pas être considérée comme une théorie scientifique. C’est le sens à donner à la critique avancée par Popper des théories de Marx (= le matérialisme historique) et de Freud (= la psychanalyse) : ces montages intellectuels, soutient-il, sont infalsifiables. En d’autres termes, il est impossible de les mettre à l’épreuve. Par exemple, aucune expérience ne peut montrer que l’inconscient n’existe pas; de même, aucun test ne peut être mis au point pour mettre en défaut l’interprétation freudienne des rêves. Marx et Freud ne seraient donc pas des scientifiques, mais d’habiles inventeurs d’échafaudages intellectuels qui ne brillent que leur cohérence interne, et cela parce que leur démarche serait essentiellement interprétative. Or le sens ainsi interprété n’est pas « falsifiable » : le sens de l’histoire pour Marx, le sens du rêve ou des comportements pour Freud, relèvent de l’herméneutique, qui n’est pas une science.

Ainsi, un autre système d’interprétation des rêves que celui que propose la psychanalyse pourrait être proposé sans que l’on soit en mesure de décider s’il est « meilleur » ou « moins bon » que celui de Freud. Même chose pour une autre version du « sens de l’histoire » que celle avancée par le matérialisme historique, que Marx présente pourtant comme la clé du « socialisme scientifique ». En d’autres termes, selon Popper, une théorie qui ne laisse aucune place à la critique, n’est pas une théorie scientifique.

En fait, ce n’est pas tout à fait vrai, car ces théories, que notre auteur estime n’être pas scientifiques, intègrent souvent un dispositif anti-critique. Pour reprendre les deux exemples évoqués : si vous n’adhérez pas à la théorie de l’inconscient freudien, c’est que vous résistez, pourrait-on dire, mais, « en réalité », c’est parce que votre inconscient vous dicte de résister… « preuve » que l’inconscient existe !

De même, votre contestation de la théorie de la lutte des classes est le signe que vous appartenez à une classe, qui, à travers vous, défend ses intérêts : c’est le rôle de l’idéologie selon Marx. L’idéologie est en effet, selon Marx, « le monde à l’envers ». Elle est la représentation fausse du monde réel, tellement fausse, qu’elle nie exister elle-même, et tout ce qu’elle refuse de reconnaître. On ne peut donc contester ces théories sans les confirmer du même coup, ce qui, du point de vue de la critique opérée par Popper, revient à soutenir qu’elles nous proposent un jeu malhonnête, du genre « pile je gagne, face tu perds » !

Ou encore, pour l’exprimer autrement, ces théories non scientifiques sont fermées sur elles-mêmes, et c’est contre cette clôture herméneutique qu’il faut penser la théorie scientifique comme une théorie ouverte. Ouverte à la discussion, bien sûr, mais plus précisément à la critique : c’est le sens de la notion de « falsifiabilité ».

Philia
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