Blaise Pas­cal. Nous ne tenons jamais au temps présent

Hans Erni (1909-2015)
Blaise Pas­cal
Musée Erni, Lucerne 


Nous ne nous tenons jamais au temps pré­sent. Nous anti­ci­pons l’a­ve­nir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rap­pe­lons le pas­sé, pour l’ar­rê­ter comme trop prompt : si impru­dents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pen­sons point au seul qui nous appar­tient ; et si vains, que nous son­geons à ceux qui ne sont plus rien, et échap­pons sans réflexion le seul qui sub­siste. C’est que le pré­sent, d’or­di­naire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regret­tons de le voir échap­per. Nous tâchons de le sou­te­nir par l’a­ve­nir, et pen­sons à dis­po­ser les choses qui ne sont pas en notre puis­sance, pour un temps où nous n’a­vons aucune assu­rance d’arriver.

Que cha­cun exa­mine ses pen­sées, il les trou­ve­ra toutes occu­pées au pas­sé et à l’a­ve­nir. Nous ne pen­sons presque point au pré­sent ; et, si nous y pen­sons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour dis­po­ser de l’a­ve­nir. Le pré­sent n’est jamais notre fin : le pas­sé et le pré­sent sont nos moyens ; le seul ave­nir est notre fin. Ain­si nous ne vivons jamais, mais nous espé­rons de vivre ; et, nous dis­po­sant tou­jours à être heu­reux, il est inévi­table que nous ne le soyons jamais.

Blaise Pas­cal (1623-1662), Pen­sées, Brun­sch­vicg 172 / Lafu­ma 47
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