▷ Louis Pernot. Paul vit un rien qui était Dieu

L’apôtre Paul, IXe s.
Codex, Bibliothèque de la cathédrale de Constance
Württembergische Landesbibliothek, Stuttgart


Ac 9, 1-9
1 Saul était toujours animé d’une rage meurtrière
contre les disciples du Seigneur.
Il alla trouver le grand prêtre
2 et lui demanda des lettres pour les synagogues de Damas,
afin que, s’il trouvait des hommes et des femmes
qui suivaient le Chemin du Seigneur,
il les amène enchaînés à Jérusalem.
3 Comme il était en route et approchait de Damas,
soudain une lumière venant du ciel l’enveloppa de sa clarté.
4 Il fut précipité à terre;
il entendit une voix qui lui disait :
« Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? »
5 Il demanda :
« Qui es-tu, Seigneur ? »
La voix répondit : « Je suis Jésus, celui que tu persécutes.
6 Relève-toi et entre dans la ville :
on te dira ce que tu dois faire. »
7 Ses compagnons de route s’étaient arrêtés,
muets de stupeur :
ils entendaient la voix,
mais ils ne voyaient personne.
8 Saul fut relevé de terre et,
ses yeux ayant été ouverts,
il ne voyait rien.

Ils le prirent par la main
pour le faire entrer à Damas.
9 Pendant trois jours,
il fut privé de la vue
et il resta sans manger ni boire.


Il y a dans les Actes de Apôtres un passage si dérangeant que tous les traducteurs le transforment pour maquiller la difficulté. Il s’agit de se passage : « Paul fut relevé de terre et, ses yeux ayant été ouverts, il voyait rien. » On ne comprend pas, en effet, pourquoi il ne voit rien s’il a les yeux ouverts. Alors certains traducteurs mettent : « Bien qu’il eût les yeux ouverts il ne voyait rien » ce qui n’est pas le texte. Et puis l’autre difficulté, encore plus considérable, c’est que tous les verbes sont là au passif. Dans le texte, Paul est relevé, et ses yeux sont ouverts. Or qui peut être le sujet de cette action ? Ce ne peut être que Dieu. Surtout que le mot « relevé » est le mot habituel traduit souvent par « ressuscité ». Oui, dans la Bible, c’est Dieu qui relève, c’est lui qui relève de Terre en particulier, c’est lui qui ressuscite, et c’est lui qui ouvre les yeux. Mais alors comment comprendre que toutes ces belles actions ne mènent qu’à ne rien voir ? Alors, et c’est là la plus grande malhonnêteté, toutes, absolument toutes les traductions actuelles font comme si c’était Paul qui se relevait lui-même, en mettant, au mieux : « Saul se releva de terre, il ouvrit les yeux, mais ne voyait rien. »

Or il y a néanmoins quelqu’un qui a pris au sérieux le texte comme il est : c’est Maître Eckhart, grand penseur représentant du courant de la « mystique rhénane » au XIII ou XIVe siècle. Il écrit en effet dans son sermon 71 « Paul fut relevé de terre, et ses yeux ayant été ouverts, il voyait rien ». Il me semble, que ce petit mot (le rien, le néant que voit Paul) a quatre significations :
1 : Quand il se releva de terre, les yeux ouverts, il vit le néant et ce néant était Dieu.
2 : Lorsqu’il se releva, il ne vit rien d’autre que Dieu.
3 : En toutes choses, il ne vit rien d’autre que Dieu.
4 : Quand il vit Dieu, il vit toutes choses comme un néant.

Vous pensez bien que ce commentaire a fait grand bruit, surtout le premier sens « Paul ouvrant les yeux vit rien, et ce rien, ce néant était Dieu » ! Ce n’est pas une erreur ni une provocation de sa part, cette étonnante conclusion résume même un point essentiel de la pensée d’Eckhart.

Ce que Paul voit alors, c’est bien Dieu, puisque c’est lui qui lui a parlé, le ressuscite et lui ouvre les yeux. Juste avant, le texte nous dit que les hommes qui voyageaient avec Paul, eux, « ne voient personne » contrairement à Paul, qui lui « ne voit rien ». Il y a une différence : les hommes entendent la voix, il y a bien quelqu’un, mais ils ne voient pas « la personne » qui parle. Par contre, Dieu donne à Paul d’être élevé au-dessus de la terre, jusqu’au troisième ciel, nous dit-il, au point de ne savoir si c’était vraiment physiquement qu’il a vécu cela. Et ce qu’il a vu et entendu, dit-il dans sa lettre aux Corinthiens, il ne peut rien en dire, sauf que ça a eu lieu. Dans le livre des Actes, ce que Paul trouve de plus fidèle à dire, c’est qu’il a vu, et que ce qu’il a vu c’était un néant. Ce qu’il voit ce n’est pas « personne », il voit quelqu’un mais ce qu’il voit, il l’appelle quand même « un rien », « un néant », un invisible.

Je crois qu’on peut le comprendre de plusieurs manières. L’une c’est de voir cela par rapport à l’expérience de Paul. Paul était un bon théologien, il avait une certaine conception de Dieu. Il avait plein d’idées sur ce que Dieu était, sur ce qu’il voulait, et tout à coup il fait l’expérience de Dieu au-delà de ses propres conceptions. Toutes ses idées bien conceptualisées, toutes ses théories, ses discours volent en éclat, et Dieu n’est plus quelque chose que l’on peut posséder, plus un discours intégriste au nom du quel on peut persécuter ceux qui ont une autre image de Dieu, mais Dieu devient un Rien, un indéfinissable, une réalité que l’on peut rencontrer mais dont on ne peut rien dire.

En ce sens, on peut dire que Paul, ensuite retrouvera la vue, il va se refaire une autre conception de Dieu, et donc ne voir ce rien vue par Paul que comme une expérience transitoire de table rase.

Mais on peut aussi prendre plus au sérieux l’expérience de Paul comme l’expérience par excellence du divin. C’est ce que propose Eckhart : Paul vit le néant, et ce néant était Dieu.

Or justement peut-être est-il bon de rappeler que Dieu est infiniment plus complexe que tout ce que l’on peut dire et même penser de lui. Il est au-delà de tout discours, au delà de toute représentation. Il n’est pas un objet que l’on peut définir, décrire, posséder, il est une réalité insaisissable, au-dessus de toute détermination, et même au delà de l’Être et du non-être. Paul le savait sans doute, mais maintenant, il fait plus que le savoir, il en fait l’expérience.

Dieu a une façon d’exister qui est unique en son genre, de sorte que l’on a de quoi hésiter quand on dit tout simplement « Dieu existe » tant on peut craindre que des gens puissent penser qu’il existe comme un homme existe, alors que Dieu est plutôt la source de ce qui existe, et donc au-delà de l’existence.

C’est le commencement de la sagesse car, nous dit Jésus, « personne n’a jamais vu Dieu » (Jn 1, 18), ce qui est normal puisque « Dieu est Parole » (Jn 1, 1), « Dieu est esprit » (Jn 4, 24). Et donc si l’on voit Dieu, que voit-on ? Rien. En Dieu, il n’y a Rien à voir, mais tout à entendre.

Tout cela n’est évidemment pas du nihilisme ou de l’athéisme. Dire que Dieu est Rien, ou le non-être n’est pas dire qu’il n’est rien, ou qu’il n’existe pas. Mais qu’il est au delà de tout ça. Même si nous ne croyons plus que Dieu est une sorte de Père Noël, nous avons quand même une certaine idée de Dieu, et c’est une bonne chose, bien entendu.

Et ainsi, même dans la tradition juive trouve-t-on quelque chose de semblable. On sait déjà qu’ils disaient qu’on ne pouvait prononcer le nom de Dieu, on ne peut nommer Dieu, mais ils sont allés plus loin : il y avait en effet dans le Temple le lieu sacré par excellence, le Saint-des-saints. Ce lieu symbolisait pour les juifs le lieu de la présence même de Dieu. Au départ on avait mis dedans l’Arche d’Alliance. Mais dans le Second Temple qu’y avait-il dans le Saint des saints ? Rien, le vide, l’absence. Les juifs avaient compris que Dieu ne pouvait être représenté par rien, et que le rien était la meilleure image de Dieu. Dieu est un creux, un manque, une aspiration, un doute, une question. Dieu est un espace dans lequel tout est possible, c’est une liberté, une ouverture. C’est peut être dans ce sens que cette révélation du Dieu-Rien est pour Paul une résurrection. Il est libéré, libéré de conceptions carcans, de théories auxquelles on se croit obligés de croire, libéré d’un Dieu trop lourd, d’un Dieu culpabilisateur, d’un Dieu omniprésent, omniscient et tout-puissant qui devrait être tout pour que nous ne soyons rien. Au contraire, Dieu est un espace. C’est le silence qui donne son sens à la musique, le temps de vide et de silence de la prière. Dieu n’est jamais si présent dans la création que lors du jour du Sabbat où il ne fait rien… La bénédiction, c’est le non matériel, c’est le sens qui est avant et au-delà de toute chose et de toute action.

Grâce à cette conscience, Paul est déjà prêt à recevoir de Dieu le prochain éclair de lumière dont il aura besoin pour faire le pas suivant dans son cheminement. Et grâce à cette expérience de Dieu, il peut se laisser un peu transformer par lui, la source de la vie qui est au-delà de tout, au lieu de simplement agir en croyant savoir ce que Dieu veut.

C’est dans les ténèbres que brille la lumière. C’est quand on accepte, avec un certain vertige, de se dessaisir de nos certitudes sur Dieu, c’est alors qu’il pourra peut-être enfin nous donner de l’apercevoir, lui qui est au-delà du visible.

On en arrive alors aux autres explications du difficile verset par Eckhart. Elles ne sont pas des alternatives, mais en fait des compléments. Peut-être que la première, la plus considérable permet d’accéder précisément aux autres. Alors, nous dit maître Eckhart, Paul ne vit rien d’autre que Dieu.

En effet, ayant vu Dieu, dans un certain sens, tout semble s’effacer, disparaître devant lui, comme les étoiles deviennent invisibles quand on a regardé le soleil. Ou bien est-ce l’inverse : comment porter une telle attention au visible quand on sait que l’essentiel est invisible ? En suivant l’expérience de Paul, on peut comprendre que rien ici-bas n’est de l’ordre de l’ultime, ou du divin. Comme le philosophe de la Caverne de Platon qui voyant la lumière des idées ne peut plus se contenter d’un monde d’apparences.

Cela ne veut pas dire qu’une conséquence de la conversion devrait être de ne plus s’intéresser à d’autres réalités que celle de Dieu, au contraire, mais, comme le dit Eckhart dans son 3e sens : « En toutes choses, nous dit-il encore, il ne vit rien d’autre que Dieu. »

C’est-à-dire qu’il voyait Dieu en chaque chose. Si Dieu, en effet, est l’invisible, l’immatériel, il est possible de comprendre qu’il est présent en toute chose. Dieu n’est pas un objet parmi les autres. On ne se demande pas s’il existe comme on se demande si Noé a existé. Parce qu’il est au delà de l’exister, il peut être en tout ce qui existe.

De même, il est possible de reconnaître dans la personne que l’on rencontre la présence de Dieu, on peut voir dans sons prochain le Christ qui est en lui. Mais ce n’est possible que si le Christ est ressuscité, s’il n’a plus de corps, s’il est devenu un « non existant ». Et le christianisme a embrayé sur le judaïsme, en présentant non plus un saint-des-saints vide, mais un tombeau vide. La Foi chrétienne repose sur une absence, sur un vide. Et c’est grâce à ce tombeau vide, à cette absence de corps que le Christ peut aujourd’hui être dit présent parmi nous, et en nous de mille manières. Mais pour avoir cette vison-là, il faut avoir fait l’expérience de cet invisible qu’est Dieu et en reconnaître le reflet, l’image dans notre humanité pourtant visible, temporaire, pécheresse, mais habitée par ce que Paul appelle gloire, lumière, puissance, éternité.

Et fort de cette expérience, comment ne pas vivre autrement ? Comment continuer à vivre en attachant plus d’importance qu’elles ne le méritent à des choses qui sont en réalité bien secondaires nous dit Eckhart dans son 4e sens : « Quand il vit Dieu, il vit toutes choses comme un néant. »

Que Dieu nous donne d’être ainsi élevés, que jour après jour il nous donne ces touches de résurrection qui nous feront cheminer et devenir à notre mesure apôtre du Christ et non son persécuteur.

Pasteur Louis Pernot, © Église protestante unie de l’Étoile, Paris, 19 mars 2006
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