Paul Ricoeur et le scepticisme


La grande question de Ricœur a été celle du scepticisme. Il s’est battu sur deux fronts : contre ceux qui pensent que le sujet humain n’existe pas et que tout en lui peut être réduit à des structures, à des codes ou des combinatoires et contre ceux qui pensent que l’asymétrie entre les êtres humains est telle qu’il n’y a jamais entre eux de véritable dialogue et que chacun reste finalement fermé sur lui-même.

Quels remèdes voyait-il à l’excès de scepticisme ?
Ricœur regardait le passé de l’Europe comme un temps de trop grande crédulité, un temps– pour le dire vite – où on avait cru à n’importe quoi. Il comprenait donc que l’Europe se soit construite dans une éducation à l’incrédulité qu’il jugeait bénéfique, mais dont il voyait aussi les excès : ne plus jamais faire confiance à la parole des autres, ne plus avoir confiance en sa propre parole. Pour lui, la certitude totale avait cédé la place au doute total. Son idée de fond était qu’il faut apprivoiser le doute. Non pas chercher à le supprimer, mais l’intérioriser, lui faire une place et, dans la société, comme « intercaler » des plaques de confiance dans les plaques de doutes. Il avait conscience que le doute laissé à lui-même peut devenir d’un grand dogmatisme parce que, si on doute de tout, il n’y a plus rien à discuter : la conversation est close avant même d’avoir commencé. Ricœur plaidait pour le caractère indissociable du doute et de la confiance : on ne peut douter que parce qu’on a confiance.

Quelles étaient pour lui les sources de la confiance ?
Dans un registre très primordial, il y a chez Ricœur une option fondamentale pour la vie. Le fait d’avoir été orphelin très jeune, d’avoir grandi dans la société d’après 1914 dans un monde de vieux et de deuil, l’a conduit a une option profonde, pré-philosophique, pour le « oui », pour l’affirmation, pour la vie. C’était d’ailleurs quelqu’un de très drôle, de très espiègle, tout le temps à faire des blagues ! La deuxième source de sa confiance s’enracine dans les amitiés, notamment dans son amitié amoureuse avec sa femme. Enfin, sa confiance vient certainement aussi de sa foi chrétienne, entendue comme un héritage à interpréter librement.

Ricœur refusait l’appellation de « philosophe protestant » : il préférait se dire philosophe et chrétien. De même que Rembrandt est chrétien et peintre, il se disait chrétien et philosophe. Il n’a jamais cédé sur la dimension agnostique, critique, incertaine de la philosophie. La foi était pour lui un sujet de passion et de perplexité. Il a été un des rares Français à fréquenter la Bible quotidiennement jusqu’à sa mort et, en même temps, on n’imagine mal la radicalité de son agnosticisme.

Comment voyait-il sa place de chrétien et de philosophe dans la modernité ?
Ricœur était conscient de la fragilité de la modernité. Sa conviction était que nous avons besoin de la correction mutuelle de toutes les traditions : la tradition biblique (elle-même plurielle), la tradition grecque, la tradition romaine (jusque dans sa variante catholique), la tradition médiévale, celles de la Réforme, des Lumières… Il refusait de penser l’histoire en termes de ruptures, comme si un âge chassait l’autre. Si la condition moderne était pour lui fragile, la condition du chrétien moderniste l’était doublement. Il a toujours essayé de penser des conjonctions qui ne soient pas des synthèses. Il est fondamentalement un penseur de la tension et du conflit, même si on a souvent gardé de lui l’image d’un penseur irénique.

Olivier Abel, Entretien sur Ricœur à l’occasion de l’ouverture du Fonds Ricœur, Elodie Maurot, La Croix, 2010
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