▷ François Rabelais. L’abbaye de Thélème

François Rabelais, L’abbaye de Thélème, lu par Julien Allouf


Amis lecteurs, qui ce livre lisez,
Despouillez vous de toute affection;
Et, le lisant, ne vous scandalisez :
Il ne contient mal ne infection.
Vray est qu’icy peu de perfection
Vous apprendrez, si non en cas de rire;
Aultre argument ne peut mon cueur elire,
Voyant le dueil qui vous mine et consomme :
Mieulx est de ris que de larmes escripre,
Pour ce que rire est le propre de l’homme.
Vivez joyeux.

Chapître LII
Comment Gargantua feist bastir pour le moyne l’abbaye de Theleme

Restoit seulement le moyne à pourvoir, lequel Gargantua vouloit faire abbé de Seuillé, mais il le refusa. Il luy voulut donner l’abbaye de Bourgueil ou de Sainct Florent , laquelle mieulx luy duiroit, ou toutes deux s’il les prenoit à gré; mais le moyne luy fist responce peremptoire que de moyne il ne vouloit charge ny gouvernement : « Car comment (disoit il) pourroy je gouverner aultruy, qui moy mesmes gouverner ne sçaurois ? Si vous semble que je vous aye faict et que puisse à l’advenir faire service agreable, oultroyez moy de fonder une abbaye à mon devis. »

La demande pleut à Gargantua, et offrit tout son pays de Theleme – Le moyne requist à Gargantua qu’il instituast sa religion au contraire de toutes aultres.

« Premierement doncques (dist Gargantua) il n’y fauldra jà bastir murailles au circuit, car toutes aultres abbayes sont fierement murées.

– Voyre (dist le moyne), et non sans cause : où mur y a et davant et derriere, y a force murmur, envie et conspiration mutue. »

Item, parce que ordinairement les religieux faisoient troys veuz, sçavoir est de chasteté, pauvreté et obedience, fut constitué que là honorablement on peult estre marié, que chascun feut riche et vesquist en liberté.

Chapître LIV
L’inscription gravée sur la porte de Thélème

Icy n’entrez pas, hypocrites, bigotz,
Vieulx matagotz, marmiteux, borsouflez,
Torcoulx , badaux, plus que n’estoient les Gotz,
Ny Ostrogotz, precurseurs des magotz
Haires, cagotz, caffars empantouflez,
Gueux mitouflez, frapars escorniflez,
Befflez, enflez, fagoteurs de tabus;
Tirez ailleurs pour vendre vos abus.

Vos abus meschans
Rempliroient mes camps
De meschanceté;
Et par faulseté
Troubleroient mes chants
Vous abus meschans.

Icy n’entrez pas, maschefains practiciens,
Clers basauchiens mangeurs du populaire.
Officiaux, scribes et pharisiens,
Juges anciens, qui les bons parroiciens
Ainsi que chiens mettez au capulaire;
Vostre salaire est au patibulaire
Allez y braire, icy n’est faict exces
Dont en voz cours on deust mouvoir proces.

Proces et debatz
Peu font cy d’esbatz,
Où l’on vient s’esbatre.
A vous, pour debatre
Soient en pleins cabatz
Proces et debatz.

Chapître LVII
Comment estoient reiglez les Thelemites à leur maniere de vivre

Toute leur vie estoit employée non par loix, statuz ou reigles, mais selon leur vouloir et franc arbitre. Se levoient du lict quand bon leur sembloit, beuvoient, mangeoient, travailloient, dormoient quand le desir leur venoit; nul ne les esveilloit, nul ne les parforceoit ny à boyre, ny à manger, ny à faire chose aultre quelconques. Ainsi l’avoit estably Gargantua. En leur reigle n’estoit que ceste clause : ICI FAY CE QUE VOULDRAS, parce que gens liberes, bien nez , bien instruictz, conversans en compaignies honnestes, ont par nature un instinct et aguillon, qui tousjours les poulse à faictz vertueux et retire de vice, lequel ilz nommoient honneur. Iceulx, quand par vile subjection et contraincte sont deprimez et asserviz detournent la noble affection, par laquelle à vertuz franchement tendoient, à deposer et enfraindre ce joug de servitude; car nous entreprenons tousjours choses defendues et convoitons ce que nous est denié.

Tant noblement estoient apprins qu’il n’estoit entre eulx celluy ne celle qui ne sceust lire, escripre, chanter, jouer d’instrumens harmonieux, parler de cinq et six langaiges, et en iceulx composer tant en carme, que en oraison solue. Jamais ne feurent veuz chevaliers tant preux, tant gualans, tant dextres à pied et à cheval, plus vers, mieulx remuans, mieulx manians tous bastons, que là estoient, jamais ne feurent veues dames tant propres, tant mignonnes, moins fascheuses, plus doctes à la main, à l’agueille, à tout acte muliebre honneste et libere, que là estoient.

François Rabelais (1483 ou 1494 – 1553), La vie très horrificque du grand Gargantua, père de Pantagruel. Jadis composée par M. Alcofribas, abstracteur de Quinte Essence. Livre plein de Pantagruelisme


Abbaye de Thélème
Mi-demeure princière (modèles du Château de Madrid à Boulogne, de Bonnivet en Poitou, aujourd’hui détruits, de Chambord) et mi-abbaye, Thélème est une anti-prison (François Ier rentre de captivité) autant qu’une « anti-abbaye ».

Le nom même de l’abbaye est éclairant. Théléma signifie « la volonté » : Rabelais rêve d’une vie religieuse où aucune loi n’est imposée de l’extérieur, mais uniquement par la souveraineté de la volonté. Ainsi les cloches et les horloges disparaissent-elles. La symétrie de l’édifice, ses tours « toutes pareilles en grosseur et protrait », le caractère semblable de toutes les chambres: tout fait signe vers un désir d’égalité.  Mais cette égalité n’est pas pour tous : le Pantagruélisme a ses élus, comme l’indique l’inscription de la grande porte de l’abbaye, qui exclue « hypocrites », « bigots », « boursouflés » et autres « fagoteurs ».

De nombreuses hypothèses ont été formulées quant à la probable localisation de ce rêve rabelaisien :  un lieu sauvage nommé Thélot près du château d’Ussé (qui aurait donné son nom à l’abbaye),  sur les hauteurs de Chinon entre la Loire et la Vienne (le « Quinquenais »), c’est-à-dire en vis-à-vis de Seuilly, dont Thélème constituerait ainsi l’envers spéculaire, les alentours boisés de Port-Huault, ou encore le château de Saint-Maur-des Fossés construit par Jean du Bellay – mais le Gargantua semble bien lui être antérieur. U-topia, « en aucun lieu »…

Université de Tours