Thierry de Saussure. Les analyses freudiennes de la religion


Tant l’analyse freudienne de la religion, que l’expérience quotidienne de la pratique psychanalytique démontrent aisément qu’il y a suffisamment de pressions et de conflits dans l’inconscient pour développer, collectivement et au long des siècles, les processus qui animent toutes les grandes religions de diverses cultures, y compris la «religion chrétienne», du moins à son niveau populaire. Point n’est besoin pour cela d’un Dieu existant en lui-même, transcendant et personnel.

Au point que Freud déjà, analysant la religion comme illusion, n’a cessé de lire et de relire la Torah et la Bible tout entière, y trouvant matière inépuisable dans sa recherche de compréhension de la nature et de l’âme humaines. Il voyait la religion comme l’une des plus belles productions de « l’enfance et de l’adolescence de l’humanité », source de ses plus hautes acquisitions, tels la culture, la civilisation et l’art.

Pour lui (mais avant lui, Voltaire disait déjà : « Dieu a fait l’homme à son image, et l’homme le lui a bien rendu »), la religion procède de la projection sur un dieu façonné par l’être humain pour résoudre cinq grands problèmes de la vie.

1) Une main tendue à la détresse infantile – la dépendance extrême du nourrisson à l’égard de ses parents – et de ses séquelles au long de la vie adulte; cette détresse originelle qui est source de nos angoisses les plus profondes, de nos sentiments de vide et de solitude.

2) Dieu nous servirait à répondre à tout ce qui est incompréhensible dans la nature et dans la vie, et par là, nous allégerait des inquiétudes provoquées par les lois naturelles implacables, le hasard et le sentiment de destin.

3) Croire en Dieu permet d’espérer des consolations et des compensations (présentes ou ultérieures) aux grandes blessures et frustrations de l’existence et de sa dure réalité (c’est un parallèle de «l’opium du peuple» de Karl Marx).  Les bénéfices recherchés dans la religion par l’inconscient individuel et collectif selon ces trois axes-là sont animés, nous le voyons, par le désir qui vise à la plénitude et refuse les limites de la réalité. Le désir façonne donc, par projection, l’illusion d’un dieu satisfaisant que l’on pourrait nommer le « dieu du ça ».

Freud voit encore deux autres motivations inconscientes à la production religieuse aux fins de tenter de résoudre les problèmes de la vie :
4) Collectivement, la référence à Dieu a permis aux hommes de fonder un ordre social et moral, nécessaire à leur survie, et au fonctionnement des sociétés échappant par là à la loi de la jungle.

5) Enfin la religion donne une issue aux graves problèmes universels de la culpabilité et un moyen de la gérer.

Les satisfactions recherchées par l’inconscient individuel et collectif selon ces deux derniers axes sont, nous le constatons, d’ordre surmoïque et se réfère à ce que l’on pourrait nommer le «dieu du Surmoi».

Les éléments de cette analyse sont, aujourd’hui encore, aisément observables pour quiconque jette un regard quelque peu critique sur le fonctionnement religieux, quel qu’il soit, de nos sociétés.

De ce qui précède, il s’ensuit que l’humain, aux prises avec la puissance démesurée de son désir et devant affronter une réalité qui est source de satisfactions, sans doute, mais de combien de frustrations, de déceptions et de désillusions aussi, cherche dans la religion une issue et une compensation, de même qu’une régulation des exigences que la vie civilisée et communautaire lui impose. […]

Je rappelle que Freud fit le choix de l’athéisme parce qu’il estimait que l’humanité devait accéder au stade adulte et faire le deuil difficile des espérances illusoires de la religion en acceptant la dure réalité et en l’affrontant par des moyens plus rationnels et scientifiques.

Thierry de Saussure (*1934), L’inconscient, nos croyances et la foi chrétienne, Études psychanalytiques et bibliques, Cerf


Thierry de Saussure est psychanalyste, membre des Sociétés Suisse et Internationale de Psychanalyse. Licencié en théologie et en psychologie, diplômé en psychologie de la religion, il a enseigné une trentaine d’années aux Universités de Genève, de Neuchâtel et de Lausanne, dont il est professeur honoraire. Ses cours et ses séminaires se regroupaient sous le thème général : « Psychanalyse freudienne et foi chrétienne ».