Jean Daniélou. Le tombeau vide


Dans la résurrection, le Verbe de Dieu soustrait son humanité à la condition charnelle et la dérobe ainsi aux regards des hommes charnels. Mais comme c’est cette même humanité qui a été d’abord dans la condition charnelle et qui est maintenant dans la condition spirituelle, il est évident que ce passage doit laisser une trace dans le monde charnel. Cette trace, ce signe, c’est le tombeau vide. C’est un signe négatif qui ne nous fait atteindre aucunement le contenu même de la résurrection, car celui-ci est inaccessible à la chair et jamais aucun historien, aucun philosophe ne le rencontrera en appliquant les principes de sa méthode. Mais ce signe négatif est d’une très grande importance, dans la mesure où il cerne le vide à l’intérieur duquel se situe la résurrection, et en inscrit la place dans la trame de l’histoire commune.

C’est bien pourquoi il constitue sans doute la donnée que se sont efforcés le plus fréquemment de récuser ceux qui veulent séparer le Jésus de l’histoire et celui de la foi. Déjà les Juifs avaient fait courir le bruit que les disciples avaient dérobé le corps du Christ, ce qui est peut-être le témoignage le plus précieux sur l’existence du tombeau vide. Plus tard on contestera la réalité même du fait, ou on lui déniera toute signification.

Il est plus commode en effet de dissocier totalement les deux plans et de mettre à l’abri le Christ de la foi, en le soustrayant entièrement aux résultats de la critique historique. Mais précisément, le tombeau vide est ce qui nous empêche de juxtaposer une histoire céleste du Verbe à une histoire terrestre de Jésus, il est ce qui nous force à reconnaître que le Verbe est réellement venu dans la chair et que la chair à son tour est réellement vivifiée par le Verbe. Aussi sommes-nous obligés de maintenir la continuité rigoureuse du Jésus de l’histoire et du Jésus de la foi, en y voyant seulement deux états d’une unique humanité du Christ.

Mais si elle s’inscrit dans la continuité de l’humanité du Christ, la Résurrection s’inscrit également dans la continuité des œuvres que la Trinité opère dans et par l’humanité du Christ. Elle est même l’œuvre divine par excellence, parce qu’elle est proprement la divinisation de l’homme par la vertu de l’Esprit. Elle n’est pas simplement une réanimation, qui ne serait que le retour et la prolongation d’une vie mortelle, même si cette vie devait être indéfiniment prolongée. Mais elle est le passage d’un mode d’existence à un autre mode d’existence. La mort dont elle libère l’humanité du Christ n’est pas seulement la séparation de l’âme et du corps, mais la condition mortelle comme telle, dont l’état de séparation de l’âme et du corps n’est que l’expression dernière. Et la vie qu’elle lui communique n’est pas l’état de l’homme quand son âme anime son corps. C’est la vie de Dieu venant saisir l’âme et le corps pour les soustraire à la misère de la chair et leur communiquer la gloire de l’Esprit.

Jean Daniélou (1905-1974), Approches du Christ
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