François-Xavier Durrwell. Le paradis est en avant


La Seigneurie du Christ est eschatologique en même temps que pascale. La glorification a fait de lui le Maître du dernier jour, le « dernier Adam, l’homme céleste » qui est à la fin et qui doit combler le monde. Il n’est donc pas en avant selon la durée de ce monde : il est entré tard dans l’histoire. Dans sa glorification, il est même l’ultime, le terme d’une histoire dont il est l’origine. Il est le premier en tant que dernier, plénitude transcendante en qui tout commence et s’achève, Alpha et Oméga.

Si le Christ est à l’origine de tout parce qu’il en est la plénitude finale, il faut croire que la base et le centre de l’humanité sont dans son sommet à venir; que les êtres et la suite des siècles sont suspendus à leur terme, dans lequel ils trouveront l’achèvement et l’unité; que rien n’a de sens et n’est pleinement intelligible que dans cette réalisation finale. Toute réflexion chrétienne sur l’homme et son destin devrait donc être, en premier lieu, eschatologique. Elle devrait chercher à partir de la fin, l’explication du commencement et du tout.

Si nous essayons de comprendre le mystère de l’acte créateur, il nous faut le saisir à la manière d’un appel créateur, d’une attraction efficiente vers la plénitude finale. Au dire de saint Jean, la domination du Christ s’impose par attraction : « Quand je serai exalté de terre – sur la croix et dans la gloire, là où le Christ exerce ses prérogatives divines –j’attirerai tout à moi. »

C’est pourquoi les réalités terrestres, que l’Écriture appelle « charnelles », précèdent dans l’histoire les réalités vraies, celles qui ne passent pas, appelées « spirituelles ». C’est pourquoi encore les réalités « charnelles » annoncent l’avènement nécessaire des réalités de l’Esprit. C’est pourquoi enfin la race humaine est une, radicalement. À partir d’un premier homme du passé, l’humanité ne saurait que se disperser indéfiniment, mais dans le Christ à venir, elle trouve non seulement sa source, mais le point universel de sa convergence. Il ne semble donc pas qu’une théologie chrétienne, qui assume à nouveau la pensée de l’Ancien Testament dans la lumière du Christ, puisse situer le paradis et la justice originelle seulement au début historique de l’humanité.

Selon la mentalité ancienne qui ne reconnaissait de pouvoir sur le monde qu’à Dieu seul, la création devait sortir achevée et parfaite des mains du créateur. L’homme d’autrefois avait donc tendance à placer aux origines ce qui fait l’objet de ses aspirations : la totale rectitude de l’homme, le bonheur paradisiaque, l’âge d’or de l’humanité. L’homme moderne n’arrive pas à assumer de pareilles perspectives.

Le paradis, l’homme le trouvera à la fin, là où la création s’achève, « dans les cieux, (c’est-à-dire) dans le Christ Jésus »; là aussi se trouve sa justice originelle, celle du Christ vers laquelle il lui faut monter. Cependant, cette justice est originelle aussi dans le temps : l’histoire des hommes commence au paradis. Car, dès le début, l’homme est créé vers la plénitude qui est dans le Christ, vers une communion totale avec Dieu. Dès lors, créé dans une justice originelle, il habite son paradis à venir, dans lequel il est fils de Dieu.

La création du monde prolonge ainsi le mystère de l’incarnation : Dieu crée quand il engendre son Fils, le Christ. Il crée à partir de cette génération, à partir de l’image de lui-même qu’est le Christ, image divine en même temps que début de la création. Dans son humanité, le Christ est la première créature d’un monde qui, à partir de lui, devient en quelque sorte tout entier filial.

Il est donc possible à l’homme de trouver Dieu à l’intérieur de ce monde, de le trouver non seulement à l’aide de laborieux raisonnements, mais dans la contemplation du monde, de sa beauté, de sa grandeur, dans ce sourire de Dieu à travers le monde, rayonnement du mystère de l’incarnation.

François-Xavier Durrwell (1912 – 2005), Mystère pascal, source de l’apostolat
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