Claude Ducarroz. Marie et l’oecuménisme


Obstacle ou chance ?

Dites « Marie », ajoutez « la sainte Vierge », plus encore « l’Immaculée Conception », avouez que vous priez le Rosaire, et vous donnerez des boutons à beaucoup de chrétiens protestants. Faut-il dès lors se résigner à l’échec œcuménique à cause de Marie, la mère du Seigneur ? Même si Marie n’a pas été la cause directe de nos divisions, il faut bien reconnaître que son « cas » a considérablement aggravé le contentieux entre catholiques et protestants à partir des Réformes du XVIème siècle.

Marie de l’Évangile
Tous les chrétiens, s’ils veulent être fidèles à l’Évangile, reconnaissent que Marie a joué un rôle éminent et unique dans le mystère du Christ. L’incarnation du Verbe de Dieu est une initiative de Dieu, évidemment. Mais parce qu’il a voulu respecter l’attente d’Israël en même temps que la liberté humaine, Dieu a sollicité le concours d’une fille de Nazareth pour venir jusqu’à nous dans la chair. Par sa confiance en la parole et la promesse divines, par son oui, Marie est devenue la mère du Messie, celle en qui « le Seigneur a fait des merveilles », celle que « toutes les générations proclameront bienheureuse ». Elle a conçu le Christ non par l’intervention d’un homme mais par la puissance mystérieuse du Saint Esprit. C’est la maternité virginale de Marie, ce qui signifie que son enfant est un pur cadeau venu entièrement de Dieu, et non pas le fruit, même béni, d’une relation humaine. Ceci dit sans aucun mépris pour la sexualité, faut-il le préciser ? Jusque là, tous les chrétiens -ou à peu près- sont encore d’accord.

Des développements contestés
A partir de ces vérités premières, les chrétiens n’ont pu s’empêcher de méditer sur le mystère de Marie au fur et à mesure qu’ils approfondissaient le mystère du Christ lui-même. Ainsi, au concile d’Éphèse en 431, pour mieux affirmer la divinité du Christ, les évêques ont défini que Marie avait « enfanté Dieu ». C’est la fameuse « Théotokos » si vénérée par les chrétiens d’Orient.

Mais la curiosité théologique ne s’est pas arrêtée là. Avec la montée de la piété mariale -on trouve une première prière à Marie au temps du concile d’Éphèse justement-, des doctrines ont émergé dans le peuple chrétien, parfois à la faveur de légendes, plus sérieusement au gré de déductions théologiques. On a interprété la mention de Marie « comblée de grâces » dans le sens d’une sainteté parfaite. L’idée se répand aussi que Marie, au moment de sa mort, a rejoint immédiatement son Fils avec son corps et son âme dans un transfert appelé en Orient « Dormition  » et en Occident « Assomption ». Dès le VIème siècle, des fêtes mariales sont célébrées. Et les icônes, surtout en Orient, dépeignent les grands événements de la vie de Marie, associée de si près à l’existence de Jésus. L’Église d’Occident n’est pas demeurée en reste au Moyen-Age. Il suffit de penser aux cathédrales dédiées à Notre-Dame, aux pèlerinages et aux écrits de saint Bernard, par exemple.

La Réforme protestante
Au XVIème siècle, quand les réformateurs remettent en question les doctrines et les pratiques de l’Église médiévale, ils ne peuvent pas faire l’économie d’une profonde révision d’attitude à propos de Marie. Une inflation mariale avait peu à peu détaché Marie du mystère du Christ lui-même. Pour les réformateurs, la Marie catholique faisait de l’ombre au Christ, le seul médiateur, l’unique sauveur. Il fallait donc supprimer le culte à Marie et aux saints, cesser de les prier pour se concentrer uniquement sur le Christ. On a démoli les images et les statues, on a aboli les fêtes et les pèlerinages à Marie. Même si les réformateurs ont gardé pour la mère du Christ une sorte d’affection assez émouvante, en la désignant aux chrétiens comme un modèle à imiter à défaut d’une mère à prier.

Les enfants s’éloignent
Comme il fallait s’y attendre, l’Église catholique a réagi en courant dans le sens opposé. La Contre-Réforme catholique a souligné le triomphe de Marie en l’exaltant comme Reine. On le remarque clairement dans l’art baroque. On n’en disait jamais assez de celle qui s’était pourtant présentée comme la « petite servante du Seigneur ». Des révélations particulières, des apparitions ici et là ont accentué ce mouvement mariologique dont les sommets ont culminé dans la proclamation de deux nouveaux dogmes. Pie IX en 1854 a défini l’Immaculée Conception de Marie – à savoir le fait qu’elle a été préservée du péché originel par une grâce déjà rédemptrice- et Pie XII a proclamé l’Assomption au ciel de Marie en 1950, deux vérités déjà largement admises dans le peuple catholique depuis plusieurs siècles.

On pouvait estimer à ce moment-là que le fossé séparant les chrétiens autour de la figure de Marie, à cause de ses privilèges à répétition, était définitivement infranchissable. La mère avait-elle éloigné les enfants pour toujours ?

Puis vint Vatican II
De nombreux évêques sont arrivés au concile Vatican II en 1962 avec l’intention de faire proclamer de nouveaux dogmes mariaux, par exemple Marie « médiatrice de toutes grâces ». C’était compter sans l’influence de certains renouveaux dans l’Église catholique elle-même. Le renouveau biblique a mis un frein à tout ce qui s’éloignait par trop des sources contenues dans l’Écriture sainte. Le mouvement liturgique lui-même postulait une certaine retenue dans les cultes annexes. L’œcuménisme creusait peu à peu son sillon jusque dans les coulisses du concile. On décida de rapatrier Marie à sa juste place, en totale dépendance de son Fils et dans la communion de l’Église. Par 1114 voix contre 1074, les Pères de Vatican II ont décidé d’insérer la déclaration sur Marie dans le chapitre huit du beau texte sur L’Église intitulé Lumen gentium. La voie était ouverte à une approche œcuménique. Un nouvel espoir était né autour de Marie, celle que Luther -comme Paul VI en 1965-appella « la Mère de l’Église de tous les temps, étant mère de tous les fils qui naîtront du Saint-Esprit ».

Le Groupe des Dombes
Encore fallait-il s’atteler à la rude tâche de chercher des voies concrètes de réconciliation qui respectent les différences sans les transformer en oppositions irréductibles. C’est le Groupe des Dombes qui s’est mis à l’œuvre. Certes, il s’agit d’un cénacle privé de 40 théologiens catholiques et protestants. Ils ne peuvent ni ne veulent parler au nom de leurs Églises. Mais leurs travaux sont pris au sérieux. Ils font avancer la recherche œcuménique vers des solutions d’unité dans une diversité acceptable.

Après six années de dur labeur, soutenu par la prière d’un monastère cistercien, le Groupe des Dombes est parvenu à cette conclusion étonnante : « Rien en Marie ne permet de faire d’elle le symbole de ce qui nous sépare. »

Quelques principes ont balisé cette voie pleine d’espérance: repartir de l’Écriture, réaffirmer la primauté absolue du Christ, mieux interpréter l’histoire de nos traditions, savoir que toutes les vérités n’ont pas la même importance ni la même proximité en rapport avec les vérités centrales du christianisme. Dès lors, comme l’Église catholique et la Fédération luthérienne mondiale l’ont mis en pratique à propos de la « justification par la foi », on peut estimer que les dogmes mariaux, moyennant certaines explications, ne constituent plus un obstacle infranchissable sur le chemin de la réconciliation des chrétiens. Les « dombistes » sont parvenus à un « consensus différencié », à savoir des approches différentes, mais reconnues comme compatibles avec la foi et donc réciproquement acceptables sans qu’il faille les imposer à ceux d’en face.

Chemins d’avenir
Nos regards sur Marie sont portés à partir de points de vue différents, mais chacun est respectable à condition qu’une certaine conversion s’opère sur ce sujet. Dans la communion des saints, Marie trouve alors sa place unique quoique seconde évidemment. Certains y pensent trop, d’autres trop peu. Mais nous ne devons plus nous séparer à cause de ces approches différentes. Marie en totale dépendance du Christ et bien insérée dans l’Église : voilà la ligne de crête qu’il faut tenir. Tout le reste est peut-être possible mais non nécessaire.

Les protestants sont donc conviés à revisiter le mystère de Marie sans préjugés. La fréquenter ne peut finalement que nous rapprocher du Christ puisqu’elle ne cesse de nous redire : « Faites tout ce qu’il vous dira. » Les catholiques sont invités, de leur côté, à purifier leur pratique du culte marial, car celui-ci gagne à devenir plus biblique, plus sobre, plus authentiquement chrétien selon les vœux du concile Vatican II qui dit : « Une véritable dévotion mariale ne consiste nullement dans un mouvement stérile et éphémère de la sensibilité, pas plus que dans une vaine crédulité; la vraie dévotion procède de la vraie foi, qui nous conduit à reconnaître la dignité éminente de la Mère de Dieu. »

La complète réconciliation des chrétiens n’est pas encore entièrement réalisée pour autant. D’autres obstacles subsistent sur la route. Mais savoir que Marie ne nous empêche plus de nous rencontrer comme frères différents au lieu d’être désunis : voilà qui constitue une belle réalisation œcuménique. Oui, il fait bon lire que, au sujet de Marie, « nous ne trouvons plus au terme de notre réflexion -historique, biblique et doctrinale- d’incompatibilités irréductibles, en dépit de réelles divergences théologiques et pratiques ».

On peut rêver que d’autres « sujets qui fâchent », par exemple le ministère papal, soient abordés avec la même passion de l’unité. Le pape Jean-Paul II l’a souhaité dans son encyclique Ut unum sint (Cf. nos 95 et 96). Décidément, l’espérance demeure la plus forte.

© Claude Ducarroz


Biographie
Claude Ducarroz, né en 1939 dans une famille de paysans fribourgeois, ordonné prêtre en 1965, il a accompli ses études théologiques à Fribourg, Rome, Munich et Paris.

Son parcours de ministère l’a conduit dans plusieurs paroisses, mais aussi dans la formation des séminaristes, dans l’aumônerie de la jeunesse et à la direction de l’École de la Foi. Il est connu pour ses engagements œcuméniques (membre du Groupe des Dombes depuis 1999), sa sensibilité aux problèmes de société et ses interventions dans les médias.

Il fut prévôt du Chapitre de la Cathédrale de St-Nicolas à Fribourg de 2004 à 2017.