Paul Evdokimov. Apprendre à faire silence


Priez sans cesse insiste saint Paul, car la prière est la source de notre être et la forme la plus intime de notre vie. Entre dans ta chambre et ferme la porte, prie ton Père qui est dans ce lieu secret: cette parole invite à entrer en soi-même et y faire un sanctuaire; le lieu secret est le cœur humain. La vie de prière, sa densité, sa profondeur, son rythme mesurent notre santé spirituelle et nous révèlent à nous-mêmes.

Le matin, s’étant levé longtemps avant le jour, Jésus sortit, s’en alla dans un lieu désert, et là il pria. Le désert, chez les ascètes, s’intériorise et signifie la concentration d’un esprit recueilli et silencieux. C’est à ce niveau, où l’homme réussit enfin à se taire, que se place la vraie prière et c’est là que l’homme est mystérieusement visité. Pour entendre la voix du Verbe, il faut savoir écouter son silence, l’apprendre surtout car c’est le langage du siècle à venir. Le silence de l’esprit est même supérieur à l’oraison. L’expérience des Maîtres est catégorique : si l’on ne sait pas faire dans sa vie une place au recueillement, au silence, il est impossible d’arriver à un degré plus élevé et de pouvoir prier sur les places publiques. La prière nous rend conscients qu’une partie de notre être est immergée dans l’immédiat, se trouve constamment en souci et dispersée, et qu’une autre partie de nous-mêmes l’observe avec étonnement et compassion. L’homme agité fait s’esclaffer les anges.

Sainte Thérèse disait : Prier, veut dire frayer avec Dieu en ami. L’ami de l’Époux se tient là et l’écoute. L’essentiel de l’état de prière est justement de se tenir là: d’écouter la présence d’une autre personne, celle du Christ, celle de l’homme rencontré aussi, en qui le Christ m’interroge. Sa voix me vient par toute voix humaine, son visage est multiple: c’est celui du pèlerin d’Emmaüs, du jardinier de Marie Madeleine, de mon voisin de la rue. Dieu s’est incarné pour que l’homme contemple son visage à travers tout visage. La prière parfaite cherche la présence du Christ et la reconnaît en tout être humain. L’unique visage du Christ est l’icône, mais ses icônes sont innombrables, ce qui veut dire que tout visage humain est aussi l’icône du Christ. La prière le découvre.

A ses débuts, la prière est agitée. Selon le mot de Péguy, il ne faut pas prier comme des oies qui attendent la pâtée! Émotif, l’homme déverse tout le contenu psychique de son être. Avant qu’il ne ressente la lassitude de ce monologue, les maîtres conseillent d’occuper le temps de prière par la psalmodie et la lecture. Ils condamnent la prolixité. Une seule parole du publicain a ému la miséricorde de Dieu; un seul mot plein de foi a sauvé le bon larron. Le bavardage dissipe, le silence recueille l’âme. La prière dominicale est très brève mais contient l’unique nécessaire. Les grands spirituels se contentaient de prononcer le nom de Jésus, mais dans ce nom ils contemplaient le Royaume.

Si l’homme a bien compris la leçon, il rectifie son attitude, l’accorde à l’aspiration liturgique: Fais de ma prière un sacrement de ta présence.

Paul Evdokimov (1900-1970), La Prière de l’Église d’Orient
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