Romano Guardini. Envoyé par l’Esprit


On ne rend pas service à l’Apôtre en le regardant comme une grande personnalité religieuse. Ce qui le caractérise, ce n’est pas sa valeur humaine, son activité spirituelle créatrice, son influence, mais l’appel de Jésus-Christ, la mission qu’il a reçue, le sceau qui a été imprimé sur lui. « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisi et qui vous ai établis pour que vous alliez et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. » Voilà ce que Jésus lui-même a dit : l’Apôtre est envoyé. Il ne parle pas en son nom ni de lui-même, il parle au nom du Christ. Ce qui l’inspire, ce n’est pas sa science ou son expérience, mais la Parole de Dieu et la mission reçue. Il est rempli du Christ, saturé de sa pensée : le Seigneur est le contenu même de sa vie d’apôtre. C’est lui qu’il apporte, non par la vertu de son expérience religieuse personnelle, mais parce que le Seigneur l’a désigné pour cela.

L’Apôtre est celui qui est envoyé dans l’Esprit de Jésus, dans le Saint-Esprit; il n’est achevé que par l’événement de la Pentecôte. Le Saint-Esprit est l’intériorité vivante de Dieu. C’est dans l’Esprit que le Père saisit et aime le Verbe, la Parole éternelle. C’est donc en lui aussi que s’accomplit la mission du Fils dans le monde, car Marie a conçu du Saint-Esprit. Dans l’Esprit, les apôtres comprennent enfin le Christ, et en lui, ils se mettent à prêcher. Et la Parole est saisie par les auditeurs grâce à l’Esprit, car elle doit être saisie de l’intérieur, parce qu’elle vient de l’intérieur même de Dieu, mais c’est l’Esprit encore qui crée cette intériorité.

Par ailleurs les missions suggèrent que le travail apostolique est très urgent, qu’il est grand temps de s’y livrer. Paul dit que la création attend avec un ardent désir la manifestation des enfants de Dieu. Dans ces conditions, on doit donc penser que la parole des apôtres sera reçue avec enthousiasme. Mais dès leur envoi, Jésus les prépare à l’éventualité d’un échec auprès des hommes. Ils n’auront pas d’autre sort que celui de leur maître : l’envoyé de Dieu vient dans le monde, mais le monde ne le reçoit pas. Ainsi l’envoyé partage le sort de son maître, mais aussi son mystère divin. Quelque chose d’infiniment précieux est envoyé dans un monde hostile. Il est probable que cette semence sera piétinée sans pitié, et cependant il est de la dernière importance qu’elle soit acceptée et porte du fruit.

Il semble que le Dieu tout puissant en entrant dans le monde, a voulu renoncer à la puissance. De la sorte, une chose devient possible, nécessaire quoique monstrueuse, la liberté d’option en face de Dieu, la possibilité de décider à l’encontre de Dieu. Dès lors, croire n’est pas simplement vouloir la vérité divine, mais entendre la voix qui sort précisément de la « faiblesse » de Dieu. C’est avoir cette sainte noblesse du cœur qui prend partie pour la vérité désarmée; c’est avoir cette vigilance de l’esprit qui reconnaît la vérité à travers l’obscurité; c’est avoir la clairvoyance de l’amour et la divination du désir.

Romano Guardini (1885-1968), Le Seigneur, t. I


Biographie
Romano Guardini, Italien d origine, mais ayant adopté l’Allemagne comme patrie d élection, est une figure clé du catholicisme allemand de la première moitié du XXe siècle. Il doit sa notoriété précoce à son ouvrage L’Esprit de la liturgie (1918), l’un des textes fondateurs du renouveau liturgique qui trouvera son aboutissement au deuxième concile du Vatican. Entre 1920 et 1939, il était le directeur spirituel du Château Rothenfels, où il marqua de son empreinte les mouvements de jeunesse catholique. En 1923, il devint titulaire d une chaire de « philosophie de la religion et de vision du monde catholique » à l’université de Berlin, créée à son intention et à laquelle il donna un profil unique en son genre, conformément à son génie propre. Supprimée par les nazis en 1939, la même chaire fut recréée après la guerre à Tübingen (1945-1948), puis à Munich (1948-1962). Ce sont les multiples facettes intellectuelles et spirituelles de ce pédagogue et prédicateur hors-pair que retrace cette biographie, permettant ainsi de relancer la question de l’actualité du message de Guardini.