Augustin Guillerand. Vous aussi, voulez vous vous en aller?

Jésus s’adressant aux apôtres
Chartres, vitrail de la Passion, XIIIe s.


Tout l’entretien de Jésus sur le Pain de vie roule sur la foi. Il exige, en fait la condition de salut et d’union à lui. Il est venu et il parle pour l’obtenir. Quiconque la lui accorde, fut-il une Samaritaine, le rejoint, devient sien. Avec quiconque la lui refuse, fut-il un juif et un habitué de son ministère, un fossé se creuse et la division est définitive.

Jésus reste seul avec les Douze. La foule s’est retirée, incapable de cette foi et du sacrifice qu’elle implique. Pas un mot pour la retenir. Au contraire, l’exigence divine s’affirme de plus en plus jusqu’à l’heure où tous le laissent, entouré seulement de ce petit groupe choisi dans lequel il perçoit déjà une défection. Jean ne cherche pas à nous dire la souffrance de son Maître devant cet abandon. Il raconte les faits, il note les paroles. Il ne dépeint pas les états d’âme. Il les laisse deviner, et sa discrète narration nous fait aller plus avant dans l’immensité qu’il ne dit pas.

Pourtant Jésus n’abaisse pas cette exigence qui lui fait perdre en un jour tout le fruit de son ministère et le bénéfice des plus grands miracles. Il est même prêt à voir disparaître ceux qui lui restent plutôt que d’en rabattre : Alors « Jésus dit aux Douze : Vous aussi, voulez vous vous en aller ? »

Son Père ne lui demande pas ce sacrifice complet. Saint Pierre au nom des Douze, fait une profession de foi qui le console du départ de la foule. Simon Pierre lui répondit : « Seigneur à qui irions nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle. Et nous croyons et nous savons que vous êtes le Christ, Fils de Dieu. »

Les apôtres ne comprenaient pas plus que les autres. Le langage de notre Seigneur était une énigme. Ils ne croyaient pas à l’évidence de ce qui était dit, mais à l’autorité de celui qui parlait. Ils croyaient au Maître dans lequel ils avaient reconnu le Fils de Dieu, le Verbe éternel, la Lumière et la Vie. Ils croyaient que les paroles de ce Verbe étaient paroles de vie et que, même rebutantes à leur esprit, elles méritaient et devaient emporter leur adhésion. Ils n’adhéraient donc pas à la lumière de leur raison, mais à la lumière qui procédait du Verbe reconnu comme tel par leur raison. Ils adhéraient parce que le Père engendrait en eux cette lumière, la lumière de son Esprit d’amour, et les attirait par elle à voir dans le divin Maître et dans ses paroles la vérité. C’est lui qui, en définitive, les mettait en mouvement. C’est de lui que ce mouvement partait, et c’est à lui, par le Verbe incarné, que ce mouvement les ramenait. Et c’est pourquoi ce mouvement était la vie.

Le miracle et le discours obtenaient leur effet : la foi. « L’œuvre de Dieu, avait dit Jésus, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. » L’œuvre de Dieu s’accomplissait en ces quelques cœurs qui se nourrissaient des paroles vivifiantes que le Verbe avait jetées en eux et que, par eux, il jetterait dans le monde.

Augustin Guillerand (1877-1945), Au seuil de l’abîme de Dieu


Biographie
Né en 1877,  Augustin Guillerand devint prêtre en 1900. En 1916, son attrait pour la solitude et la prière le conduisit à la chartreuse de la Valsainte. Au début de la deuxième guerre mondiale, il fait partie du petit groupe de chartreux français qui trouve refuge à la Grande Chartreuse où il meurt en 1945.