Gérard Huyghe. Construire l’Église


Comme je voudrais que les chrétiens sachent que l’Église est une famille ! Une famille où l’on doit s’efforcer de faire vivre tous les membres dans la joie et la paix. Quand on tient fortement, passionnément à son idée, on a peine à admettre que le voisin puisse tenir aussi fortement à la sienne. Une position dans laquelle on s’engage envahit facilement tout le champ de la conscience et fait obstacle à la compréhension d’une autre position, d’un autre choix. Cela tient à la faiblesse, aux limites de notre intelligence; cela tient aussi à notre péché, à notre passion intérieure, à notre égoïsme originel. Tout choix dans la vie du monde et de l’Église est légitime quand il est conforme à l’Évangile et qu’il est réalisé selon la conscience et pour le service des autres. Mais quand ce choix aboutit à une exclusive sectaire, n’est-ce pas le signe d’un aveuglement de l’esprit et aussi d’un manque de profondeur spirituelle ?

Je m’adresse à des chrétiens, et ce n’est pas à leur seule intelligence que je veux parler, mais aussi à leur cœur et aux profondeurs de leur âme que le Christ appelle à l’amour universel. Acceptez d’avoir des frères différents de vous et ne les traitez jamais en adversaires. Construisez l’Église du Seigneur avec des pierres diverses, et soyez contents qu’elles soient diverses, car l’Église qu’elles forment est bien plus «catholique». Chassez l’intolérance de l’Église, et, pour cela, ne la nourrissez pas dans un coin de votre cœur. Ce qui vous unit à vos frères est bien plus vrai et plus fort que ce qui vous en distingue.

Mais il faut aller encore plus loin dans l’examen de notre conscience. Ce qui est en cause, c’est la qualité du regard que nous portons sur les autres. Quand le Seigneur regardait quelqu’un, il l’aimait, il l’appelait par son nom, et cet amour personnel faisait vivre et grandir celui sur lequel il se reposait. Souvenez-vous du passage du Christ chez Zachée. C’est d’ailleurs le principe de toute éducation réussie : elle est la croissance d’un être grâce à l’amour de l’éducateur. Or c’est un tel regard qui nous est demandé pour chacun de ceux avec qui nous vivons. Nous sommes toujours tentés de résoudre des cas, des problèmes, alors que nous avons surtout à rencontrer des personnes. Combien de dialogues sont stériles parce qu’ils ne sont que des monologues juxtaposés ! Combien de personnes entendent sans écouter parce qu’elles sont préoccupées de donner leur idée sans prêter l’attention du cœur à l’idée de l’autre ! Combien de «bonjours» sont vides de contenu parce que le cœur n’y est pas! Je pense à cette conclusion du film «Miracle à Milan» où on voit les miséreux s’envoler pour le ciel : «Nous partons pour un pays où bonjour signifie bon jour».

Car l’amour attentif que nous portons à notre frère ne lui est pas seulement bienfaisant. Il est «créateur» de sa personne, il contribue à l’épanouir et c’est à cette profondeur que nous devons vivre si nous voulons que l’Église soit la maison de famille: chaude pour les chrétiens et attirante pour les autres. Si nous pouvions un jour comprendre que l’insistante prière que le Christ adresse à ses apôtres et à son Père va directement à notre cœur: «Aimez-vous donc les uns les autres de la même façon que je vous ai aimés». «Père, qu’ils soient tous bien un afin que le monde croie que tu m’as envoyé». C’est à construire ainsi l’Église que le Concile nous invite. Nous avons à faire taire nos discordes, accepter les différences de point de vue, choisir ce qui unit et ensevelir dans le silence ce qui divise, être plus prêts à reconnaître notre propre faiblesse que celle des autres, faire de l’ouverture du cœur, de l’indulgence et de l’humilité, les servantes de l’amour.

Gérard Huyghe (1909-2001), Lettre à ses diocésains, 1965


Biographie
Né à Lille le 31 août 1909, il a été ordonné prêtre le 29 juin 1933. Docteur en théologie et en Droit canonique, il a été successivement directeur au Grand Séminaire de Lille, puis chargé de la vie religieuse dans le diocèse et Official, avant d’être nommé archiprêtre de Dunkerque. Élu évêque d’Arras le 15 décembre 1961, il a été ordonné évêque à Lille le 11 avril 1962 avant d’être intronisé en la Cathédrale d’Arras le 15 avril 1962.

Le début de son épiscopat a été fortement marqué par sa participation au Concile Vatican II.Pendant vingt-deux ans, il s’est attaché à promouvoir la prise en charge de la vie des hommes par des chrétiens engagés selon l’Évangile.Dans ce but, il a encouragé le développement des mouvements d’Action Catholique tout en restant ouvert à de nouvelles formes d’expression chrétienne qui sont apparues après la fin du Concile.Très influencé par sa formation d’historien, il a toujours porté son attention sur les événements du monde. Il les observait avec recul et une réelle ouverture aux évolutions en cours.