Mar­cel Jousse. Man­ger la parole

Mar­cel Jousse (1886-1961)


Une pen­sée trop peu connue
Mar­cel Jousse (sj) est le créa­teur d’une science nou­velle, l’Anthropologie du Geste, qui étu­die le rôle du geste et du rythme, dans les pro­ces­sus de la connais­sance, de la mé­moire et de l’expression hu­maine. Cette science vise à opé­rer une syn­thèse entre dis­ci­plines di­verses : psy­cho­lo­gie, lin­guis­tique, eth­no­lo­gie, psy­chia­trie, sciences re­li­gieuses et exé­gé­tiques, pé­da­go­gie pro­fane et sacrée.

« Les lois de la vie sont simples, parce que vi­vantes. Le jeu qui en ré­sulte est com­plexe, parce que vivant.

Nous ne pou­vons pas nous échap­per du mi­misme hu­main,… et pour par­ler de Dieu, nous ne pou­vons pas faire autre chose que des sym­boles, c’est-à-dire des choses concrètes qui es­saient de mordre sur l’invisible.

C’est un fait que Rab­bi Ie­shoua [Jé­sus] n’a rien écrit. Donc il a cru que les mé­ca­nismes oraux de son mi­lieu étaient ca­pables, si j’ose dire, de por­ter tout le poids de la divinité. »


Man­ger la Pa­role
«Quand vous as­sis­tez au cours d’un de vos pro­fes­seurs, votre bouche n’articule pas en même temps que sa bouche, vos mains n’esquissent pas en même temps de ses mains, votre corps ne mo­dèle pas en même temps que son corps. Or, c’est pré­ci­sé­ment cette pas­si­vi­té qui fait votre fai­blesse. Bon gré mal gré, la mé­moire est es­sen­tiel­le­ment re­jeu. Vous ne re­jouez pas comme vous de­vriez re­jouer dans une pé­da­go­gie nor­male. A cha­cune des pro­po­si­tions de l’instructeur qui, au fond, ne fait que ré­pé­ter cha­cune des in­ter­ac­tions du réel, le re­ce­veur, l’appreneur doit re­jouer en écho de l’instructeur et en contre-écho du réel. Or, ce­la avait été pra­ti­que­ment oublié.

C’est avec cette école ac­tive que nous avons vu for­mer les douze pay­sans-ar­ti­sans ga­li­léens, ré­pé­ti­teurs de Ié­shoua, qui sont al­lé évan­gé­li­ser le monde. Com­ment avaient-ils ac­quis cette science qui nous dé­con­certe ? Par la ré­pé­ti­tion en écho. »


Mi­chel-Ange (1475-1564)
Adam et Eve chas­sés du pa­ra­dis (1509)
Cha­pelle Sixtine 

Man­ger la Pa­role : le pé­ché d’o­ri­gine
«Alors que Jé­sus af­fir­mait : ‘Ce­lui qui mange ma Chair et boit mon Sang de­meure en moi et moi en lui,’ (Jn 6, 56) beau­coup de ses dis­ciples dirent : ‘Elle est dure cette pa­role ! Qui peut l’écouter?’ (Jn 6, 60) En­trant dans sa pas­sion, au cours du re­pas pas­cal, Jé­sus a concré­ti­sé ce qu’il avait an­non­cé aux siens. Il en a fait le mé­mo­rial du sa­cri­fice qu’il of­fri­rait le len­de­main sur la croix.

Lors de chaque cé­lé­bra­tion eu­cha­ris­tique, nous re­nou­ve­lons le re­pas du Sei­gneur, comme il nous a de­man­dé de le faire. ‘Ce­ci est mon Corps… Ce­ci est mon Sang.’ (Mc 14, 22 et 24) Cette pa­role est rude pour nous aussi. »

Dans ses re­cherches sur l’An­thro­po­lo­gie du Geste Mar­cel Jousse donne un pré­cieux en­sei­gne­ment pour bien com­prendre ce que si­gni­fie la Pré­sence réelle du Christ sous les as­pects du pain et du vin. Il étu­die ce que si­gni­fie pour un Sé­mite le fait de man­ger en trois lieux théo­lo­giques : le pé­ché d’origine, la manne don­née au dé­sert, la Cène du Seigneur.

Dans le ré­cit du pé­ché d’origine, il s’agit de man­ger du fruit. Com­pre­nons bien ce que ce­la si­gni­fie : faire sien, vo­lon­tai­re­ment, en connais­sance de cause, après l’avoir goû­té, éprou­vé, éva­lué – donc en toute li­ber­té de choix – le fruit de la science du bien et du mal. Le pé­ché, c’est de­ve­nir la norme de toute chose, à la place de Dieu.

Alors que le ter­reux a été mo­de­lé par le Créa­teur en état d’ébauche et qu’il lui est lais­sé le soin de se sculp­ter lui-même en vue d’un achè­ve­ment per­son­nel, il re­fuse cette ébauche. Il connaî­tra alors le poids de sa li­mite, un peu comme un tas de glaise qui re­fu­se­rait le tra­vail du po­tier. Il ne de­vien­dra pas une chose réus­sie. Tas de glaise il est, tas de glaise il restera.

Nous dé­cou­vrons ici le lien lo­gique et ges­tuel qu’il y a entre prendre, man­ger et sa­voir.
Ap­pré­hende, éva­lue, fais tien l’enseignement de Dieu pour ta réa­li­sa­tion dans une pers­pec­tive de réus­site. Ou bien, homme créé de­bout, ac­cepte de de­ve­nir un gi­sant, re­tom­bant comme la glaise qui re­fuse l’esquisse du Maître.


Man­ger la Pa­role : la manne au dé­sert
Dans le dé­sert du Si­naï, pen­dant qua­rante ans d’errance à la suite de la li­bé­ra­tion du joug égyp­tien, le Peuple a faim : faim phy­sique et faim spi­ri­tuelle d’une na­tion qui cherche son iden­ti­té. Dieu lui donne une nour­ri­ture, la manne*, mais aus­si un en­sei­gne­ment, car « l’homme ne vit pas seule­ment de pain, mais de toute le­çon du Tout-Puis­sant. » (Dt 8, 3)

Pre­nez, man­gez, sa­chez la bon­té de Dieu qui donne la vie du monde pré­sent et du monde à ve­nir : la terre pro­mise d’Israël.

* La manne cé­leste se­rait une sé­cré­tion na­tu­relle du ta­ma­ris. Ce pro­duit res­semble à la graine de co­riandre et a un goût très doux. Il est sé­cré­té lorsque les co­che­nilles (coc­cus man­ni­pa­rus) piquent le ta­ma­ris. Au ma­tin, cette nour­ri­ture tombe des arbres en grande quan­ti­té ; il peut ain­si se for­mer des ta­pis en­tiers de la sub­stance co­mes­tible. C’est sur­tout dans le nord de la pé­nin­sule du Si­naï qu’elle est la plus abon­dante. La ré­sine de ta­ma­ris est tra­di­tion­nel­le­ment ven­due par les bé­douins. Elle trouve plu­sieurs uti­li­sa­tions et se conserve fa­ci­le­ment. C’est peut-être la manne cé­leste des Hébreux.


Maître du Psau­tier d’In­ge­burge (Entre 1195-1214)
La Cène du Sei­gneur
Mu­sée Condée, Chantilly

Man­ger la Pa­role : la Cène du Seigneur

Pen­dant des mil­lé­naires, un geste s’est es­quis­sé. Il se­ra re­pris et trans­cen­dé par un pay­san ga­li­léen, Jé­sus. Le gé­nie di­vin se rend proche des ex­pé­riences du Peuple élu.
Alors que nous en­trions dans le temps des gestes at­ten­dus – temps des apo­ca­lypses et des li­bé­ra­tions an­non­cés par de faux pro­phètes – sur­git un geste in­at­ten­du :
«Pre­nez, man­gez, sa­chez
Ce­ci | ma chair.
Pre­nez, bu­vez, sa­chez
Ce­ci | mon Sang.
Toutes les fois que vous le re­fe­rez
comme aide-mé­moire de moi vous le referez. »

Ce n’est pas l’Église qui in­vente le dogme de la pré­sence réelle, mais un en­sei­gnant-pay­san, Jé­sus de Na­za­reth, a af­fir­mé cette pré­sence réelle, non comme un pro­cé­dé de can­ni­bale, qui nous cho­que­rait avec rai­son, mais dans le mou­ve­ment de la pé­da­go­gie du monde palestinien.

Man­ger et boire,
c’est l’invitation à faire nôtre, sans de­mi-me­sure, en connais­sance de cause ;
la Chair et le Sang – chi­mi­que­ment tou­jours du pain et du vin -, c’est-à-dire toute la Per­sonne et tout l’enseignement du Verbe.

La Chair et le Sang : si ce n’était que la Chair, ce se­rait le signe de quelque chose de ca­duc, de mort. Si ce n’était que le Sang, ce se­rait le signe d’un prin­cipe. Je ne com­mu­nie pas à des prin­cipes. Je re­çois la Pa­role vi­vante, pour la per­sonne que je suis aujourd’hui.

Mar­cel Jousse (1886-1961), La man­du­ca­tion de la pa­role
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