Hans Küng. Dieu répondit à Job


e livre de Job est un drame monumental. Ce drame consiste dans un va-et-vient incessant et déchirant entre le doute et la confiance, la révolte et l’abandon, la foi et l’incroyance. Job veut accepter la justice de Dieu, pourtant elle lui paraît une contradiction. Il veut croire, et il est désespéré. Il cherche recours en Dieu et il lui faut l’accuser.

Déchiré, Job oscille entre la résignation et le blasphème. Comment sortira-t-il jamais de la contradiction ? Sans cesse il se cabre devant l’incompréhensibilité de Dieu, et sans cesse, désespéré, il s’abîme à nouveau dans sa propre misère. Pourra-t-il donc jamais, malgré toute sa souffrance, accorder qu’une faute grave a détruit les relations que jusqu’alors il a sans interruption entretenues avec Dieu ? D’un autre côté, que lui sert d’être convaincu de son innocence, si Dieu est libre et si son droit a seul cours ? Malgré ce que peuvent avoir de consolant ces trouées de lumière, Dieu lui apparaît sous le masque du démon.

La plus grande tribulation de Job dans sa souffrance sans borne est que Dieu lui-même semble être son adversaire, son ennemi. La façon d’agir de Dieu lui paraît d’un arbitraire et d’une violence effroyables. La dernière chose que Job puisse faire est de protester de son innocence et de se justifier lui-même, encore une fois sous la forme la plus solennelle, sous la forme d’un serment. Car, à vrai dire, d’après toutes les démarches de sa vie qu’il peut énumérer en présence de Dieu, n’est-il pas pleinement justifié ? Avec une confiance en lui-même pleine de fierté, ne lui est-il pas permis d’exiger son droit, non comme un homme accablé par sa faute, mais « comme un prince ».

Dieu, seul capable de donner ici la réplique, estime Job digne de la réponse. Dieu ne répond pas par une théorie, mais il intervient par sa révélation. Et que sa manière de faire est étrange ! Pas un mot sur la souffrance de Job, pas un mot qui consente à son autojustification. Que l’homme prétende se justifier devant Dieu et cherche à se mettre en position de droit en se réclamant de ses actes et de sa rectitude morale, cela apparaît comme une erreur fondamentale. C’est précisément cette manie qu’a l’homme de vouloir toujours avoir raison qui obscurcit le dessein de Dieu et gêne son gouvernement. De cette façon-là, l’homme s’interdit lui-même l’accès à la sagesse souveraine de Dieu. L’homme ne doit donc s’en prendre qu’à lui-même si la manière d’agir de Dieu lui paraît arbitraire et violente. Non, Dieu ne se laisse pas ainsi questionner ou accuser par l’homme. C’est Dieu qui interroge et qui accuse. Dieu est Dieu. Il ne rend pas de comptes, il en exige.

« Le Seigneur répondit à Job du sein de la tempête et dit : Quel est celui-là qui brouille mes conseils par des propos dénués de sens ? » Quoi ? Parce qu’il souffre, ce bout d’homme voudrait-il plaider avec ce Créateur, sage et puissant, incompréhensible, mais bon ? En présence du Dieu vivant, il ne reste plus à l’homme révolté que le balbutiement, que le silence. Pour l’amour de ce Dieu, on peut consentir à ce monde malgré toutes ses énigmes, malgré toutes les souffrances et le mal qu’il renferme. À la lumière de la grandeur, de la gloire et de la toute-puissance de Dieu, l’homme reconnaît sa bassesse, sa misère et sa faiblesse. Y a-t-il pour lui pire attitude que de se crisper sur lui-même ? Or c’est ce qui se produit quand il prétend se justifier devant Dieu. C’est plus qu’une erreur, c’est un péché. C’est une atteinte à la justice divine : Dieu doit être convaincu d’injustice, pour que l’homme gagne sa cause. « Je vais t’interroger et tu m’instruiras. Veux-tu vraiment casser mon jugement, me condamner pour assurer ton droit ? »

Tant que l’homme cherche lui-même à supputer le bien et le mal, ce pour quoi il n’a ni qualité ni capacité, son regard reste figé sur lui-même. Et tant qu’il est ainsi captivé par lui-même, l’homme ne peut s’ouvrir à l’incompréhensibilité, à la sagesse et à la bonté de Dieu. L’homme ne trouvera le chemin de Dieu qu’en renonçant de toute manière à se justifier lui-même.

Hans Küng (*1928), L’homme, la souffrance et Dieu
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