Louis Lochet. Esprit filial


Gabriel Marcel a donné cette définition de la prière : « Être avec ». Elle reste une des meilleures qui ait été formulée. Bien prier n’est pas le fruit d’une méthode, mais d’un esprit filial.

On évoque souvent les difficultés de la prière, et certes elles sont grandes. Mais peut-être ne sont-elles pas toujours exactement situées. Facilement, on part à la recherche des méthodes pour « faire oraison », comme on compose un devoir ou résout un problème, alors que la prière du chrétien est essentiellement d’abord celle qui jaillit des profondeurs de son cœur, parce qu’il a reçu l’esprit filial. On cherche des règles précises pour fabriquer de bonnes prières, et nous en sommes encombrés comme David l’était de l’armure de Saül. L’essentiel est de libérer en nous l’Esprit, par la pureté du cœur et la simplicité de l’amour. La prière est le langage des enfants. Quels que soient leurs balbutiements, ils charment leur père, pourvu qu’ils procèdent d’un cœur filial. Tel est l’Esprit que nous avons reçu pour prier.

Jésus nous le dit d’un mot décisif : Vous prierez ainsi : « Notre Père… » le reste suit. La prière chrétienne est définie, non par une formule, un lieu, une attitude, ou même un contenu fixé d’avance, mais avant tout par une rencontre personnelle, celle d’un enfant avec son père, dans un climat familial. Saint Paul nous le rappelle avec force : « Tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu. Aussi bien n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclave, pour retomber dans la crainte, vous avez reçu un esprit de fils adoptifs par lequel nous crions : Abba ! Père ! » Et cela suffit : Dieu nous entend. Lui, il n’est pas loin de nous, mais c’est nous qui nous sommes détournés de lui. Une fois transformés par l’Esprit, notre bouche parle de l’abondance du cœur. La prière est le besoin premier de l’âme et sa joie. Ce qu’il faut d’abord pour entrer dans l’oraison, c’est libérer, aux sources mêmes de la vie, ce jaillissement premier que le monde retient captif et qui est fait pour l’amour et l’intimité de Dieu.

On ne devrait pas compter le temps passé à la prière, mais plutôt le temps qu’on n’y passe pas. On compte les heures de travail, mais l’homme qui aime sa famille ne compte pas ses heures de foyer. Si l’on ne fait pas jaillir la prière de ce point central de l’être où l’homme est fait pour Dieu, et où tout son être s’épanouit dans l’intimité de sa rencontre, tout s’use et s’en va de travers. La vie est alors comme une roue dont l’axe ne serait pas fixé au centre. C’est pour cet amour que nous avons été faits, pour cette rencontre que nous vivons et pour cette intimité que nous sommes. Il n’y a rien à chercher en dehors de cela. Cette intimité est notre bonheur, notre centre, notre joie, notre vie. Et celui qui le sait ne cherche pas à en sortir, mais à y rester.

Il peut se faire que nous cherchions avec peine l’oraison sur des voies où nous ne la rencontrons pas. Peut-être la cherchons-nous artificiellement, alors qu’elle jaillit comme naturellement du cœur qui aime. Peut-être la cherchons-nous compliquée, alors qu’elle est simple. Peut-être la cherchons-­nous difficile, alors qu’elle est facile. Peut-être nous l’imposons-nous comme une obligation et comme une loi, alors qu’elle est d’abord la vie et la respiration de l’amour. Peut-être cherchons-nous Dieu au loin, alors qu’il est tout proche. Nous le cherchons dans un ciel lointain, alors qu’il est dans notre cœur. Nous le cherchons dans un dépassement impossible de tout ce qui fait notre vie, alors qu’il nous attend au cœur de la vie. Nous le cherchons au-delà de tout, et il est au centre de tout. Nous le cherchons d’accès difficile, et c’est notre Père.

Louis Lochet (1914-2002), Fils de Dieu


Biographie
Né en 1914 à Reims, Louis Lochet y est ordonné Prêtre en 1938. Pendant 10 ans, il est Directeur du Grand Séminaire où il enseigne la philosophie et la théologie morale. Puis il exerce son ministère en paroisse rurale pendant 10 ans. Il est alors nommé Responsable de la Formation des Prêtres de son Diocèse. En 1974, les Évêques du Burundi l’appellent à venir dans ce pays d’Afrique centrale, meurtrie par une guerre fratricide, pour y fonder un Foyer de Charité, afin d’aider à l’enracinement de la foi. Il accepte et part, à 60 ans, avec une communauté. Plus tard, il aura à jouer un rôle important dans l’œuvre des Foyers en crise de croissance. Il se retire au Foyer de Charité de Roquefort-les-Pins dans les Alpes-Maritimes où il décède en 2002.