Jean-Marie Lustiger. Nouveauté de vie


Comment concevoir et définir cette nouveauté de vie que les disciples du Christ introduisent dans l’histoire du monde ? La nouveauté est une notion dont s’est emparée notre époque marchande. Par exemple, un nouveau modèle de voiture; il a une durée de vie de plus en plus limitée; et par définition le nouveau cesse de l’être assez rapidement pour laisser la place à une nouvelle nouveauté ! La nouveauté, c’est alors une réalité différente de celle qui la précède. Mais par définition, dans le flux indéfini du temps, elle ne peut que vieillir.

Telle n’est pas la nouveauté que Dieu opère dans le monde. C’est une nouveauté semblable à celle de la naissance, mais une naissance sans cesse accordée. C’est aussi la nouveauté du pardon qui prolonge et renouvelle l’acte du Créateur. Ce n’est pas une «restauration» comme celle qui rend à un monument historique son éclat initial. Dieu renouvelle l’existence de sa créature en purifiant par sa miséricorde la mémoire de son passé; la purification n’est pas l’oubli, les traces des plaies deviennent les signes de la délivrance – comme les plaies du Christ ressuscité qu’il montre à Thomas, comme le souvenir de l’esclavage de l’Égypte qui devient la source de l’action de grâce pour les merveilles que Dieu accomplit. La mémoire du péché devient la mémoire du pardon reçu et du cœur contrit enfin donné. L’épreuve de la croix, vécue avec le Christ, devient le lieu de la naissance dans le Christ ressuscité. Dieu ne cesse de créer la nouveauté de la vie pour ses fils, pour le salut du monde. C’est grâce à la puissance créatrice et rédemptrice de Dieu que l’histoire des hommes n’est pas faite des décombres de chacun des instants vécus, des cultures mortes, des souvenirs perdus. L’histoire des hommes, c’est aussi un chemin que déjà décrit Isaïe : « Vous chanterez, dit Isaïe, comme la nuit où l’on célèbre la fête; vous aurez le cœur joyeux, comme celui qui marche au son de la flûte, qui va vers la montagne du Seigneur, vers le rocher d’Israël. » Car cette nouveauté est bien celle d’un chemin que l’on parcourt et où Dieu nous précède. Celui qu’il nous donne comme guide, c’est le Christ lui-même venu en notre chair et qui nous conduit dans la plénitude de l’Esprit. Il nous guide vers un accomplissement dont nous ne possédons encore que «les prémices» et «les arrhes» pour prendre les images de saint Paul. La nouveauté apportée par le Christ consiste en cette marche vers ce qui déjà donné et encore à espérer, marche qui sans cesse renouvelle le présent et sa jeunesse. La nouveauté de la vie est cette puissance de grâce qui traverse le vieillissement des siècles.

La nouveauté chrétienne n’est donc pas un certain état de la civilisation dont on pourrait dire après coup qu’il a fait son temps ou qu’il est périmé, mais elle est une puissance de l’Esprit qui épouse la durée de l’humanité et sans cesse lui donne la force de se dépasser. En cela, elle coïncide avec le don initial qui caractérise l’homme «créé à l’image et à la ressemblance de Dieu», personne libre qui ne peut trouver son achèvement en soi-même, qui ne se rassasie qu’en donnant puisqu’il est fait pour aimer. Et aimer, non pas un objet quelconque de ce monde, mais aimer la source même de l’amour, son Créateur et rédempteur et donc aimer ses frères de charité divine comme Jésus les aime.

Jean-Marie Lustiger (1926 – 2007), Jubilé de l’Apostolat des laïcs, 28 novembre 2000
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