André Louf. Le regard de Jésus


Lorsque les envoyés des prêtres emmenaient Jésus hors du jardin des oliviers, Pierre les suivait de loin. Il se sentait courageux, homme de parole, fidèle à son Maître. Mais Pierre, au fond, s’ignorait. À l’extérieur, il était grisé par l’image qu’il se faisait de son intégrité, de sa fidélité. Mais à l’intérieur de lui-même, et à son insu, il portait un poids de misère et de faiblesse, qui, à chaque instant, pouvait le faire basculer dans la trahison.

Il fallait si peu de chose pour que l’épreuve ait raison de lui, pour que Pierre trébuche, pour que la fanfaronnade devant Malchus, épée à la main, se changeât en dérobade subite devant l’allusion narquoise d’une servante : « Femme, je ne le connais pas; je ne vois pas ce que tu veux dire ! » Et le chant du coq n’aurait peut-être même pas suffi pour ouvrir les yeux de Pierre sur ce qui venait d’arriver, si Jésus en personne, à l’instant même, ne s’était pas retourné vers Pierre, et le cherchant à travers la foule, n’avait posé son regard sur lui.

Ce regard de Jésus le perce à nu. Pierre se souvient, se rend compte, et s’effondre. «Il sortit et pleura amèrement!» De quelle nature fut ce regard de Jésus qui se posa sur Pierre, le surprenant en flagrant délit ? L’évangéliste ne le dit pas, mais nous pouvons le deviner un peu. Et plus nous comptons d’années au service du Seigneur, plus facile il nous est de deviner et de reconnaître ce regard.

Car nous aussi, tel Pierre, nous sommes partis à la suite de Jésus, bien décidés à porter la croix avec lui et à boire le calice jusqu’à la lie. Il nous a fallu toute la candeur de l’adolescence pour prendre le départ, et l’enthousiasme du plus bel âge pour essuyer les premières avanies. Et nous avons marché longtemps, comme Pierre, un peu grisés par notre propre générosité et par le respect dont on nous entourait. Et cependant, sans le savoir encore, nous étions si fragiles, intérieurement si peu livrés à cette croix que nous voulions soulever des épaules de Jésus. Quelque part, à un tournant de son chemin de croix, Jésus nous attendait, comme Il attendit Pierre. Et il a fallu si peu de chose pour que la baudruche crève, pour que la croix glisse de nos mains, et que nous trébuchions sous elle. Et encore ne nous serions-nous pas aperçus de la crise ou de la chute, si soudainement Jésus n’avait posé son regard sur nous. Et ce regard nous a percés à nu, nous a dépouillés de nos prétentions les plus saintes, nous a laissés dénués et extrêmement pauvres, entièrement démunis, et en même temps entièrement livrés à la douceur qui émanait de Lui. Y eut-il jugement, condamnation ? Y eut-il seulement reproche ? Peut-être même pas. Mais une plénitude de douceur et d’amour, comme un baume sur une meurtrissure, qui guérissait sans faire mal, qui nourrissait, qui restaurait, qui déployait au cœur même de notre faiblesse la douce violence de la toute-puissance de Dieu. Et depuis, nous vivons toujours sous l’emprise de ce regard de Jésus, bouleversés certes, mais sans aucune amertume, sans aucun trouble, au contraire, parfaitement apaisés sous le regard de Jésus.

Il a hâte de poser son regard sur nous, de nous dévisager, pour que nous ne cessions de nous souvenir de notre faiblesse et de la force de sa résurrection, pour nous attirer avec Lui dans cette mort jusqu’à la lumière du matin de Pâques.

André Louf (1929-2010), Seul l’amour suffirait


Biographie
André Louf (né à Louvain en 1929) est entré à l’âge de vingt ans à l’abbaye trappiste du Mont-des-Cats, dans les Flandres françaises. Elu abbé durant le concile de Vatican II, il a contribué, avec ses écrits, à la redécouverte des éléments essentiels de la vie chrétienne en Occident, ainsi qu’au renouvellement de la vie monastique demandé par le Concile. Retiré du service abbatial depuis 1998, il a vécu dans un ermitage construit pour lui par les frères et sœurs du monastère bénédictin de Saint-Lioba, près d’Aix en Provence. Il y décéda le 12 juillet 2010.