Thomas Merton. Recueillement et solitude


Le recueillement est une mise en harmonie de toute notre âme avec ce qui est au-delà et au-dessus de nous. C’est une « conversion », un mouvement de notre être vers les choses spirituelles et vers Dieu. Et parce que les choses spirituelles sont simples, le recueillement est en même temps une simplification de notre état d’esprit et de notre activité spirituelle, qui nous donne la paix et la façon d’envisager les choses, dont parle Jésus lorsqu’Il dit : « Si ton œil est sain, ton corps tout entier sera dans la lumière ». Ce texte faisant surtout allusion à la pureté d’intention, nous indique que c’est aussi ce que fait le recueillement: il purifie notre intention. Il recueille l’amour de notre âme et l’élève au-dessus des choses créées et temporelles, vers Dieu et Sa volonté.

On reconnaît le vrai recueillement à ses effets: paix, silence intérieur, tranquillité de cœur. L’esprit recueilli est tranquille et détaché, au moins dans ses profondeurs. Il est calme, car ses passions sont temporairement apaisées. Elles ne troublent, au plus, que la surface de l’âme recueillie.

Recueillement et solitude intérieure sont presque synonymes. C’est dans le recueillement que nous découvrons la solitude du cœur et l’infinie solitude de Dieu en nous. Avant que ces vastes horizons se soient dégagés au centre de notre vie, nous pouvons difficilement voir toutes choses sous leur aspect réel. Nos jugements ne sont pas adaptés à la vérité des choses. Mais saint Paul nous dit que l’homme spirituel peut tout juger parce qu’il est isolé par son détachement, sa pauvreté, son humilité, son néant. Aussi voit-il tout en Dieu; et voir ainsi, c’est juger comme Dieu Lui-même juge.

Le recueillement nous conduit donc à une solitude intérieure qui est bien davantage que le désir ou le fait d’être seul. Ce n’est pas lorsque nous comprenons à quel point nous sommes seuls que nous devenons solitaires, mais lorsque nous percevons un peu ce qu’est la solitude de Dieu, qui nous isole de tout ce qui nous entoure, tout en nous rendant d’autant plus sincèrement frères de toutes créatures.

Nous ne pouvons vivre pour les autres avant d’être entrés dans cette solitude. Si nous essayons de le faire avant d’avoir vécu entièrement pour Dieu, nous risquons de sombrer, avec eux, dans l’abîme. Nombreux sont ceux qui vivent dans la solitude sans l’aimer, parce que leur solitude ne connaît pas le recueillement ! Ce n’est alors que de l’isolement, qui ne les aide en rien à rentrer en eux-mêmes. Ils sont comme des âmes sorties de l’Enfer et qui entreraient par hasard au Ciel, pour s’apercevoir seulement que le Ciel leur est plus infernal que l’Enfer même; ainsi ceux qui sont obligés de vivre au paradis de la solitude ne peuvent en goûter les joies, parce qu’ils sont sans recueillement.

Celui qui craint la solitude sera toujours seul, même au milieu des autres. Mais celui qui apprend dans la solitude et le recueillement à vivre en paix et à préférer la réalité de la solitude à l’illusion d’amitiés purement naturelles, arrivera à connaître l’amitié invisible de Dieu. Seul partout avec Dieu, il peut seul jouir vraiment de la société de ses semblables, parce qu’il les aime en Dieu, en qui leur présence n’est jamais pesante, et grâce à qui son amour pour eux ne connaîtra jamais la satiété.

Thomas Merton (1915-1968), Nul n’est une île


Biographie
Thomas Merton (en religion Père Louis), né le 31 janvier 1915 à Prades (Pyrénées-Orientales) et mort (accidentellement) le 10 décembre 1968 à Bangkok. Converti au catholicisme en 1938 il devient moine trappiste à l’abbaye de Gethsemani (Kentucky) peu après. Il est connu comme écrivain spirituel, poète et militant social. Sur la fin de sa vie il s’intéressait au dialogue religieux inter-monastique.