Jean Mouroux. L’Esprit qui achève


Le rôle propre du Saint-Esprit dans la vie chrétienne – correspondant à sa place dans la vie trinitaire -, c’est d’être Celui qui achève; et c’est ainsi que notre Seigneur nous l’a promis dans le discours après la Cène. L’Esprit achèvera donc la personnalité chrétienne. Et s’il est vrai qu’une personnalité s’épanouit par la conscience de soi, la possession de soi et le don de soi, le rôle propre de l’Esprit est de réaliser ce développement.

C’est par lui, en effet, que nous prenons conscience de notre être de grâce et de notre personnalité chrétienne ; par lui que, malgré les forces charnelles, nous arrivons à nous délivrer et à nous posséder; par lui, enfin, l’Amour vivant et personnel du Père et du Fils, que nous nous donnons à Dieu dans la charité.

Par suite, c’est dans la docilité humble et courageuse à l’Esprit – au Paraclet qui nous accorde à Dieu, comme dit saint Irénée – que se formera la personnalité spirituelle, et tout l’aspect passif de la vie de foi trouve ici son explication essentielle. La tradition est, on le sait, hésitante et divergente, sur le classement et le rôle des dons en la matière ; mais elle est décisive sur ce point précis et essentiel, qu’il n’y a pas de vie chrétienne pleine en dehors d’une emprise de plus en plus totale de l’Esprit et d’une docilité de plus en plus profonde à cet Esprit. Maîtrise et docilité qui entraînent un certain nombre d’effets essentiels, fortement soulignés : discernement spirituel, pénétration dans le mystère divin, aspiration à Dieu, liberté délivrée : C’est l’Esprit, nous dit saint Basile, qui élève les cœurs, prend par la main les faibles, rend parfaits ceux qui progressent. Bref, c’est lui qui nous rend vraiment personnes, en nous rendant vraiment images de Jésus Christ.

Or, la foi est un des éléments essentiels sur quoi porte ce travail de l’Esprit. Si elle est vraiment la rencontre de deux personnes, le rôle de l’Esprit sera d’approfondir cette rencontre et de creuser cette union, en rendant la foi de plus en plus maîtresse de l’âme, et de plus en plus possédante de Dieu, en faisant d’elle une force qui tend à devenir sans cesse davantage une vue, un contact, une aspiration à Dieu, selon ses trois composantes : intelligence, volonté, grâce. Quelles que soient les divergences théologiques sur le rôle exact des dons qui perfectionnent la foi, il reste que le travail de l’Esprit a pour but de faire de nous de vraies personnes en faisant de nous de vrais fils – c’est un esprit de filiation que nous avons reçu -, et en nous amenant à cette liberté chrétienne qui suppose nécessairement la lumière et l’amour.

Jean Mouroux (1901-1973), Je crois en toi


Biographie
La réaction anti-modernisme va rendre difficiles pendant plusieurs année le développement des études scientifiques de la Bible chez les catholiques. Le P. Lagrange réussira à mettre sur pied l’École biblique de Jérusalem cependant, mais il faudra attendre l’encyclique Divino afflante spiritu de Pie XII pour que les méthodes scientifiques modernes soient acceptées définitivement en 1947.

Du côté de la spiritualité, on développera une réserve à employer un terme comme expérience pour parler de la vie spirituelle par peur de sombrer dans le relativise reproché aux modernistes. C’est le théologien Jean Mouroux qui le première en 1948 osera réhabiliter la notion d’expérience dans la théologie spirituelle dans un ouvrage célèbre intitulé L’expérience chrétienne. Mais il faudra attendre encore vingt ans avant qu’un pape utilise ce mot, ce que fera pour la première fois depuis la condamnation du modernisme le pape Paul VI en 1967.