Le Champ du Midrash. Adul­tère et idolâtrie

Myriam, sœur de Moïse et Aaron, jouant du tam­bou­rin
Chypre, VIe s. av. J.-C.
Musée de Haïfa 


L’ou­bli de la tra­di­tion midra­shique 1 conduit les exé­gètes dans des situa­tions par­fois très embar­ras­santes. La gêne occa­sion­née va sou­vent jus­qu’à la contor­sion. Nous l’a­vons vu avec le cas de Rahab. Le texte biblique nous mon­trait une femme pros­ti­tuée qui men­tait et qui trom­pait son roi, atti­tudes dif­fi­ci­le­ment défen­dables. Mais par ailleurs, l’Épître aux Hébreux fait l’é­loge de Rahab et en fait le paran­gon de la foi.

Nous retrou­vons ici le même dilemme. Jésus peut-il approu­ver un adul­tère ? La situa­tion est très gênante. En véri­té nous sommes très embar­ras­sés. Et puis que faire de ce détail incom­pré­hen­sible rela­tif à Jésus qui écrit par terre ?

La solu­tion de cette énigme est pour­tant très simple : jamais il n’a été ques­tion ici d’a­dul­tère. Dans le registre de langue nom­mé double entente, adul­tère signi­fie ido­lâ­trie. En Nombres Rab­ba 9, le midrash rap­proche ain­si adul­tère et ido­lâ­trie au motif que, dans les deux acti­vi­tés, l’au­teur pos­tule l’ab­sence du regard divin. Le verbe naaf (com­mettre l’a­dul­tère) ren­voie d’ailleurs aus­si bien à l’a­dul­tère qu’à l’i­do­lâ­trie. Voyez par exemple Jéré­mie 3, 9 : « Elle a com­mis l’a­dul­tère avec la pierre et le bois. »

Va-tinaf et ha-eben veet ha-ets. Cette hypo­thèse per­met d’ex­pli­quer par­fai­te­ment l’é­cri­ture sur le sable. En Nb 5, 14 le rituel de la femme « sota » (sota signi­fie soup­çon­née d’a­dul­tère) com­porte une curieuse auto­ré­fé­rence. Ce rituel demande d’é­crire le texte même du rituel (donc de s’é­crire lui-même) puis de l’ef­fa­cer dans les « eaux d’a­mer­tume ». Les impré­ca­tions du prêtre s’ef­facent ain­si d’elles-mêmes, aus­si­tôt qu’é­crites. « Puis le prêtre met­tra par écrit ces impré­ca­tions, et les effa­ce­ra dans les eaux d’a­mer­tume. » Dans le Tal­mud, en Sota 2, 4 on trouve ces pré­ci­sions : « Le cohen n’é­cri­ra, ni sur une planche, ni sur du papier, ni sur de la peau fen­due (dif­the­ra) mais sur un rou­leau de par­che­min, car il est écrit : ‘dans un livre’; il n’emploiera pour écrire ni de la gomme (gum­mi), ni du vitriol (cal­can­thon) ni aucun autre cor­ro­sif aux traces per­sis­tantes, mais avec de l’encre, puis­qu’il est dit : ‘Il effa­ce­ra’, il faut donc que l’é­cri­ture soit aisée à effa­cer. » C’est ce qui est signi­fié dans le texte de Jean par l’at­ti­tude de Jésus, qui écrit sur le sable, sup­port éphé­mère. Il occupe la place du Grand-Prêtre. La for­mule « Que celui d’entre vous qui est sans péché » peut donc aus­si signi­fier « qui n’a jamais été ido­lâtre ». C’est pour­quoi, les accu­sa­teurs s’en vont un par un, « en com­men­çant par les anciens » (les Juifs, qui se sou­viennent donc, qu’eux aus­si, ont été ido­lâtres, par exemple au moment du veau d’or). Déjà le midrash juif ne man­quait jamais une occa­sion de rap­pe­ler aux Juifs leur pas­sé ido­lâtre, alors vous pen­sez si le midrash chré­tien va se gêner. 

Le schème de notre péri­cope serait le sui­vant :
appel des païens,
jalou­sie des juifs,
les juifs accusent les païens d’idolâtrie (naaf),
ceux-ci ne nient pas et se repentent,
ils acceptent même de subir le rituel de la femme sota (soup­çon­née d’a­dul­tère),
leur condam­na­tion est alors annu­lée (dis­soute),
les juifs se voient rap­pe­ler leur propre ido­lâ­trie,
confu­sion et départ des juifs,
les païens se retrouvent seuls à l’in­té­rieur (be-qereb).

Situa­tion de la femme adul­tère
Jean 8, 9 nous dit ceci : « et il fut lais­sé seul, avec la femme tou­jours là au milieu. » Il faut prendre ce texte au sérieux. La femme adul­tère est tou­jours là, encore à l’heure actuelle. Elle par­tage en cela le sort de Rahab, autre païenne célèbre dont le livre de Josué nous dit ceci : « Elle est demeu­rée au milieu (be-qereb) d’Is­raël jus­qu’à aujourd’­hui. » (Jos 6, 25) 

Voca­bu­laire de la péri­cope
La voca­bu­laire de la peshit­ta 2 ne laisse aucun doute sur le fait que notre femme adul­tère est en réa­li­té une ido­lâtre. C’est une gwr. Le tra­duc­teur n’a pas uti­li­sé la racine zny, mais celle proche de la conver­sion (ger). Une fois repen­tis les ido­lâtres ne sau­raient être condam­nés. Or les juifs (selon l’Évangile) tiennent abso­lu­ment à ce que les païens soient condam­nés, c’est pour­quoi ils veulent ici que le mes­sie condamne (hébreu tar­dif qate­gor) les païens. En réa­li­té, le rédac­teur évan­gé­lique connaît par­fai­te­ment l’es­cha­to­lo­gie juive. Il sait par­fai­te­ment que dans le sys­tème escha­to­lo­gique du judaïsme de l’é­poque, le mes­sie fera entrer les païens à la fin des temps. Mais pré­ci­sé­ment, il entend ici polé­mi­quer sur un point essen­tiel : les juifs dif­fèrent indé­fi­ni­ment ce moment. Alors que le mes­sia­nisme chré­tien entend accom­plir cette don­née escha­to­lo­gique séance tenante.

Le Champ du Midrash


Notes
1 Le Midrash (מדרש ; plu­riel מדרשים midra­shim) est un terme hébreu dési­gnant une méthode d’exé­gèse her­mé­neu­tique, com­pa­ra­tive et homi­lé­tique, par­mi les quatre méthodes réunies sous le nom de Par­dès. Le terme midrash se réfère aus­si à une com­pi­la­tion de com­men­taires homi­lé­tiques sur le Tanakh, légaux et rituels (Hala­kha) ou légen­daires, moraux, folk­lo­riques et anec­do­tiques (Agga­da). Les Midra­shim sont une tra­di­tion orale cen­sée être ensei­gnée depuis le don de la Torah au Mont Sinaï ; elle est mise par écrit après la clô­ture du Tal­mud vers le IXe – Xe siècle. Ils sont lon­gue­ment cités par le Tal­mud puis­qu’à cette époque ils fai­saient encore par­tie de la « Torah orale ». Il existe de nom­breux livres de Midrash : Midrash Haga­dol, Midrash Tan­hou­ma, Pir­ké de rab­bi Elie­zer… qui rap­portent la tra­di­tion héri­tée et se complètent.

2 La Peshit­ta (ܦܫܝܛܬܐ) est la plus ancienne tra­duc­tion syriaque de l’An­cien et du Nou­veau Tes­ta­ment.
Le terme « Peshit­ta » est déri­vé du syriaque map­pa­q­tâ pšîṭ­tâ (ܡܦܩܬܐ ܦܫܝܛܬܐ), qui signi­fie lit­té­ra­le­ment « ver­sion simple ».