Le Champ du Midrash. Adultère et idolâtrie


L’oubli de la tradition midrashique (1) conduit les exégètes dans des situations parfois très embarrassantes. La gêne occasionnée va souvent jusqu’à la contorsion. Nous l’avons vu avec le cas de Rahab. Le texte biblique nous montrait une femme prostituée qui mentait et qui trompait son roi, attitudes difficilement défendables. Mais par ailleurs, l’Épître aux Hébreux fait l’éloge de Rahab et en fait le parangon de la foi.

Nous retrouvons ici le même dilemme. Jésus peut-il approuver un adultère ? La situation est très gênante. En vérité nous sommes très embarrassés. Et puis que faire de ce détail incompréhensible relatif à Jésus qui écrit par terre ?

La solution de cette énigme est pourtant très simple : jamais il n’a été question ici d’adultère. Dans le registre de langue nommé double entente, adultère signifie idolâtrie. En Nombres Rabba 9, le midrash rapproche ainsi adultère et idolâtrie au motif que, dans les deux activités, l’auteur postule l’absence du regard divin. Le verbe naaf (commettre l’adultère) renvoie d’ailleurs aussi bien à l’adultère qu’à l’idolâtrie. Voyez par exemple Jérémie 3, 9 : « Elle a commis l’adultère avec la pierre et le bois. »

Va-tinaf et ha-eben veet ha-ets. Cette hypothèse permet d’expliquer parfaitement l’écriture sur le sable. En Nb 5, 14 le rituel de la femme « sota » (sota signifie soupçonnée d’adultère) comporte une curieuse autoréférence. Ce rituel demande d’écrire le texte même du rituel (donc de s’écrire lui-même) puis de l’effacer dans les « eaux d’amertume ». Les imprécations du prêtre s’effacent ainsi d’elles-mêmes, aussitôt qu’écrites. « Puis le prêtre mettra par écrit ces imprécations, et les effacera dans les eaux d’amertume. » Dans le Talmud, en Sota 2, 4 on trouve ces précisions : « Le cohen n’écrira, ni sur une planche, ni sur du papier, ni sur de la peau fendue (difthera) mais sur un rouleau de parchemin, car il est écrit : ‘dans un livre’; il n’emploiera pour écrire ni de la gomme (gummi), ni du vitriol (calcanthon) ni aucun autre corrosif aux traces persistantes, mais avec de l’encre, puisqu’il est dit : ‘Il effacera’, il faut donc que l’écriture soit aisée à effacer. » C’est ce qui est signifié dans le texte de Jean par l’attitude de Jésus, qui écrit sur le sable, support éphémère. Il occupe la place du Grand-Prêtre. La formule « Que celui d’entre vous qui est sans péché » peut donc aussi signifier « qui n’a jamais été idolâtre ». C’est pourquoi, les accusateurs s’en vont un par un, « en commençant par les anciens » (les Juifs, qui se souviennent donc, qu’eux aussi, ont été idolâtres, par exemple au moment du veau d’or). Déjà le midrash juif ne manquait jamais une occasion de rappeler aux Juifs leur passé idolâtre, alors vous pensez si le midrash chrétien va se gêner.

Le schème de notre péricope serait le suivant :
appel des païens,
jalousie des juifs,
les juifs accusent les païens d’idolâtrie (naaf),
ceux-ci ne nient pas et se repentent,
ils acceptent même de subir le rituel de la femme sota (soupçonnée d’adultère),
leur condamnation est alors annulée (dissoute),
les juifs se voient rappeler leur propre idolâtrie,
confusion et départ des juifs,
les païens se retrouvent seuls à l’intérieur (be-qereb).

Situation de la femme adultère
Jean 8, 9 nous dit ceci : « et il fut laissé seul, avec la femme toujours là au milieu. » Il faut prendre ce texte au sérieux. La femme adultère est toujours là, encore à l’heure actuelle. Elle partage en cela le sort de Rahab, autre païenne célèbre dont le livre de Josué nous dit ceci : « Elle est demeurée au milieu (be-qereb) d’Israël jusqu’à aujourd’hui. » (Jos 6, 25)

Vocabulaire de la péricope
La vocabulaire de la peshitta (2) ne laisse aucun doute sur le fait que notre femme adultère est en réalité une idolâtre. C’est une gwr. Le traducteur n’a pas utilisé la racine zny, mais celle proche de la conversion (ger). Une fois repentis les idolâtres ne sauraient être condamnés. Or les juifs (selon l’Évangile) tiennent absolument à ce que les païens soient condamnés, c’est pourquoi ils veulent ici que le messie condamne (hébreu tardif qategor) les païens. En réalité, le rédacteur évangélique connaît parfaitement l’eschatologie juive. Il sait parfaitement que dans le système eschatologique du judaïsme de l’époque, le messie fera entrer les païens à la fin des temps. Mais précisément, il entend ici polémiquer sur un point essentiel : les juifs diffèrent indéfiniment ce moment. Alors que le messianisme chrétien entend accomplir cette donnée eschatologique séance tenante.

Le Champ du Midrash


1) Le Midrash (מדרש; pluriel מדרשים midrashim) est un terme hébreu désignant une méthode d’exégèse herméneutique, comparative et homilétique, parmi les quatre méthodes réunies sous le nom de Pardès. Le terme midrash se réfère aussi à une compilation de commentaires homilétiques sur le Tanakh, légaux et rituels (Halakha) ou légendaires, moraux, folkloriques et anecdotiques (Aggada). Les Midrashim sont une tradition orale censée être enseignée depuis le don de la Torah au Mont Sinaï; elle est mise par écrit après la clôture du Talmud vers le IXe – Xe siècle. Ils sont longuement cités par le Talmud puisqu’à cette époque ils faisaient encore partie de la « Torah orale ». Il existe de nombreux livres de Midrash : Midrash Hagadol, Midrash Tanhouma, Pirké de rabbi Eliezer… qui rapportent la tradition héritée et se complètent.

2) La Peshitta (ܦܫܝܛܬܐ) est la plus ancienne traduction syriaque de l’Ancien et du Nouveau Testament.
Le terme « Peshitta » est dérivé du syriaque mappaqtâ pšîṭtâ (ܡܦܩܬܐ ܦܫܝܛܬܐ), qui signifie littéralement « version simple ».