John Henry Newman. Veillez !

Sir John Everett Millais (1829-1896)
John Henry Newman, détail (1881)
National Portrait Gallery, London

« Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison va venir. » Considérons cette très grave question qui concerne chacun de nous si intimement. Qu’est-ce que veiller dans l’attente du Christ ? Celui-ci nous dit: «Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison va venir, le soir, à minuit, au chant du coq ou le matin, de peur que, venant à l’improviste, il ne vous trouve endormis. Et ce que je vous dis à vous, je le dis à tous: veillez.»

Je considère comme remarquable ce mot «veillez», employé par notre Seigneur; remarquable parce que l’idée n’est pas si évidente qu’il pourrait sembler à première vue. Nous ne devons pas seulement croire, mais veiller; pas seulement aimer, mais veiller; pas seulement obéir, mais veiller; veiller pourquoi ? Pour ce grand événement, la venue du Christ. Que nous considérions la signification évidente de ce mot ou l’objet vers lequel il nous oriente, il nous semble y discerner un devoir particulier qui nous est enjoint, un devoir tel qu’il ne vient pas naturellement à notre esprit. La plupart d’entre nous ont une idée générale de ce que l’on entend par croire, craindre, aimer, obéir; mais peut-être ne considérons-nous pas assez et ne comprenons-nous pas ce que l’on entend par veiller.

Qu’est-ce que le fait de veiller ? Je crois qu’on peut le définir à partir de ce qui suit : savez-vous ce que l’on ressent dans la vie courante lorsqu’on attend un ami, que l’on guette sa venue et qu’il tarde ? Savez-vous ce que c’est que d’être dans l’angoisse d’une chose qui pourrait se produire ou dans l’incertitude d’un événement important qui vous fait battre le cœur dès qu’on vous le rappelle, qui revient comme votre première pensée du matin ? Savez-vous ce que c’est que d’avoir un ami, loin à l’étranger, d’attendre de ses nouvelles et de se demander jour après jour ce qu’il fait maintenant et s’il va bien ? Savez-vous ce que c’est que de vivre attaché à quelqu’un que vous suivez des yeux, dans l’âme de qui vous pouvez lire, dont vous remarquez les changements dans le maintien, dont vous anticipez les désirs, avec qui vous échangez les sourires et de qui vous partagez la tristesse, peiné quand il est contrarié, joyeux quand il réussit ? Veiller dans l’attente du Christ est un sentiment analogue à ceux-là dans la mesure où les sentiments de ce monde peuvent donner une image de ceux de l’autre.

Il veille dans l’attente du Christ, celui qui a un cœur sensible, ouvert et accueillant, qui est éveillé, prompt, intuitif, qui se tient aux aguets, ardent à le chercher et à l’honorer. Il veille dans l’attente du Christ celui qui l’attend dans tout ce qui arrive, et qui ne serait ni surpris, ni décontenancé, ni bouleversé s’il était mis tout à coup devant le fait soudain de sa venue.

Et il veille avec le Christ celui qui, en regardant vers l’avenir, ne néglige pas le passé et ne se borne pas à contempler ce que son Sauveur lui a acquis, au point d’oublier ce qu’il a souffert pour lui. Il veille avec le Christ celui qui fait mémoire de la croix et de l’agonie du Christ et les revit en sa propre personne, celui qui prend sur lui, avec joie, ce manteau d’affliction que le Christ a porté ici-bas et qu’il a laissé derrière lui quand il est monté au ciel. C’est pourquoi, dans les épîtres, les écrivains inspirés expriment aussi souvent leur désir de son deuxième avènement, qu’ils expriment leur souvenir de sa première venue et qu’ils ne perdent jamais de vue son crucifiement en célébrant sa résurrection.

John Henry Newman (1801-1890), Sermons paroissiaux IV, 280-283
> Biographie