Adrien Nocent. Notre attente


Quand l’Église de notre temps reprend à son compte les textes des prophètes ou des psaumes, elle ne les applique pas du dehors aux circonstances présentes comme une image destinée à mieux les expliquer en les illustrant, mais ces prophéties, ces psaumes ne trouvent leur totale réalité que dans le Christ. Ils la trouvent maintenant dans son Église, mais il faut dire aussi qu’ils ne trouveront enfin leur absolue réalité qu’à l’heure du retour du Christ à la fin des temps. Ces passages empruntés à l’Ancien Testament soulignent la continuité du dessein de Dieu dans l’histoire du monde, dans l’histoire du peuple d’Israël, dans notre propre histoire. Du psautier, comme de tous les livres de l’Ancien Testament, on peut dire qu’il contient le germe d’une réalité qui prendra corps de plus en plus pleinement dans les temps à venir.

La liturgie de l’Avent n’exige donc du chrétien aucun effort de fiction, et c’est en toute réalité que le fidèle de notre siècle partage l’espoir d’Isaïe, celui d’une rencontre avec son Dieu. Le chrétien, comme l’Israélite du temps d’Isaïe, chante avec vérité ce verset cher à l’Avent : « Vers toi, Seigneur, j’élève mon âme. » Mais, pour le chrétien, la venue du Christ avive son désir d’une vision définitive de son Dieu et ce verset prend en sa bouche un accent plus poignant de vérité en même temps qu’il exprime une confiance sans borne, fondée sur la première venue du Christ en cette terre.

Pour nous, le Messie est venu dans le temps, nous n’avons pas à l’attendre, il serait impensable que nous fassions effort pour revivre avec Israël une expérience qui ne peut plus être la nôtre. Mais, avec Israël, et soulevés par la première venue du Christ, nous attendons la rencontre du monde avec son libérateur qui va revenir. L’attente d’Israël se situe entre le désordre de la faute et la naissance du Christ; la nôtre, entre cette venue historique du Seigneur et son second avènement. Le peuple d’Israël et le peuple chrétien se retrouvent dans leur espérance : pour l’un et pour l’autre il s’agit de « sortir du sommeil », de « rejeter les œuvres des ténèbres et de revêtir les armes de lumière ». Mais notre attente, qui nous rapproche de celle du peuple élu, nous en distance aussi, du fait même qu’elle trouve à sa racine l’élan beaucoup plus vigoureux que lui donne la naissance du Sauveur.

Il est encore une autre différence d’intensité entre ces deux espérances. Le Seigneur nous a donné, aux derniers jours de son passage sur cette terre, un pain à manger et une coupe à boire, nourriture divine, soutien durant notre marche vers la Terre promise, Eucharistie intimement liée à sa mort. C’est d’elle que l’apôtre Paul écrit : « Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne. » L’Eucharistie établit donc le chrétien dans un état d’ardente tension vers le retour du Seigneur, et c’est le Seigneur lui-même, par son sacrifice, sa mort, sa résurrection, présents dans l’Eucharistie, qui avive en chaque chrétien et dans le monde entier l’espoir du retour, qui hâte le mûrissement du monde pour qu’advienne enfin l’heure de sa venue et celle de notre définitive rencontre.

Adrien Nocent (1913-1996), Célébrer Jésus-Christ

Biographie
Moine bénédictin belge de l’abbaye de Maredsous, professeur à l’Athénée pontifical Saint-Anselme à Rome. Il fut un grand artisan de la réforme liturgique du Concile Vatican II, membre de la commission chargée d’établir un nouveau choix de lectures bibliques (lectionnaire) pour les célébrations liturgiques catholiques. Il a publié de nombreux ouvrages et articles scientifiques.