▷ Louis Pernot. Dieu est-il un ou trois ?

C’est un reproche fait au christianisme par l’islam, de ne pas être strictement monothéiste. La Trinité pour les musulmans, en particulier, s’apparente à du tri-théisme, et la place de Jésus leur semble trop importante. Sans doute est-ce une lecture un peu rapide de la théologie chrétienne, mais la question mérite d’être approfondie.

Le christianisme dans ses fondements, est strictement monothéiste, il y a un seul Dieu ainsi que le dit la confession de foi du judaïsme : « Écoute Israël, l’Éternel est notre Dieu, L’Éternel est UN. » (Dt 6, 4 repris en Marc 12, 29). Ainsi, la théologie biblique repose sur ce que les père de l’Église grecs appelleront la « monarchie » de Dieu, cette « monarchie » n’a rien à voir avec le royalisme, mais vient du grec « monos » signifiant « unique », et « arche », le « principe », ainsi, la « monarchie de Dieu » signifie qu’il y a dans le monde un seul principe actif acteur et agissant dans le monde : Dieu.

Or il est vrai que cette monarchie divine, qui est la base foi biblique, a souvent été, et est encore menacée par la piété populaire, et ce de diverses manières.

D’abord par le dualisme qui semble être une tendance, naturelle de l’esprit humain. Il y aurait deux principes : Dieu et le Diable qui s’opposeraient, faisant du monde leur champ de bataille. Ce dualisme a été très présent dans toute la pensée gnostique, dans le manichéisme, disant qu’il y a deux dieux, un bon et un mauvais, deux principes qui s’opposent, un de lumière et un de ténèbre. Mais la pensée biblique globalement a gardé le cap : il n’y a pas deux principes, mais un seul qui est Dieu. De ce point de vue là, le Diable n’existe pas, en tout cas comme divinité mauvaise qui organiserait le mal. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de mal, mais qu’il n’y a pas une volonté, une intelligence supérieure qui organiserait le mal. Le mal, par définition est du non sens, il ne répond à aucun plan, c’est de l’absurde, de l’injuste, de la désorganisation. Le mal frappe d’une manière aveugle et hasardeuse, le seul qui parfois peut organiser le mal, c’est l’homme. Le mot « diable » est bien sûr utilisé dans l’Écriture, mais on peut l’entendre comme ne désignant pas une personne, mais comme terme générique pour désigner le mal et ses causes diverses. Ceux qui veulent à tout prix croire au Diable dans le christianisme reprennent cette vieille idée de la mythologie juive intertestamentaire qu’il serait un ange déchu (on trouve cela dans le livre des Macchabées), ainsi, il y aurait une personne « Diable », s’opposant à Dieu, mais tout de même inférieure à lui. Cela et aboutit au même que finalement on a dans le monde deux principes, c’est tout à fait étranger à l’Évangile, c’est de la piété populaire mythologique, pas vraiment de la théologie. Non, il y a un seul principe spirituel qui est Dieu, bon unique et éternel, et le monde n’est pas un champ de bataille, c’est un atelier d’artiste où le monde est en train de se faire et de se créer sous l’impulsion du créateur.

La deuxième menace l’égard de la monarchie divine, c’est la division du spirituel par la multiplication des entités qui le représentent ou le forment. Ainsi la piété populaire a inventé des anges de toutes sortes, des puissances, des dominations, des saints que l’on prie, et dans le domaine négatif, des démons divers. En cela, l’islam n’échappe pas à cette désagrégation de l’unité du divin, puisqu’il croit aux anges et aux djinns. Le protestantisme a toujours lutté contre cela, et a critiqué la piété populaire du catholicisme médiéval qui invitait à prier non seulement Dieu, mais aussi la vierge Marie, et toute une quantité de saints. Si l’on veut être vraiment monothéiste, on ne peut prier que Dieu, et Dieu seul, ou alors on a plusieurs dieux, puisque la prière, par définition s’adresse au divin. Il y a aussi dans la piété catholique les anges gardiens, sortes de relais de la présence de Dieu auprès de chacun. Cette complication et division du divin s’opposent à une conception purement unique de Dieu comme étant en soi le divin et le spirituel. Certes, on peut le justifier par le fait que Dieu de toute façon est au delà de ce que l’on peut se représenter et ce ne sont là que des représentations populaires, qui, peut être aident certains à imaginer le divin, mais renvoyant toutes à un principe unique. Mais cela nuit au fait que le spirituel et le divin soit UN. Dans le panthéon catholique populaire, le divin devient un lieu de débat, il y a, par exemple Dieu qui juge, Marie qui intercède pour nous, parce que elle, elle est plus douce, et qui tente de fléchir la colère de Dieu, cela fait que le divin est éclaté. Or le monde est déjà le théâtre de débats, de divisions, d’opinions, et dans ce « divers pur » de ce que nous expérimentons sans cesse et qui nous perd et nous écartèle, nous avons besoin d’un point de repère, d’une unité qui nous rassemble, nous recueille, une unité qui nous réunifie, et un pôle vers lequel nous nous tournons et qui ne soit pas le débat, mais l’unité et la paix.

Cependant, la menace à l’unité de Dieu, la plus fondamentale sans doute, et celle qui est visée par l’islam, c’est, bien-sûr, la Trinité. Cette doctrine affirme que Dieu est « mia ousia kai treis hypostaseis », c’est-à-dire : « une seule essence et trois personnes ». Or si l’on adore Dieu qui est trois personnes, alors il semble bien qu’on ne soit plus monothéiste, mais tri-théiste.

Cela dit, les chrétiens s’en sont toujours défendu, et ont prétendu demeurer dans le monothéisme. Il ne faut donc pas juger trop rapidement, et il y a bien des réponses à cette accusation.

La première, le plus souvent entendue, peut-être, c’est de dire qu’il s’agit du « mystère » de la Trinité. Comment Dieu peut rester un tout en étant trois : c’est quelque chose qui nous dépasse et qu’il faudrait admettre par la foi. Certes la foi peut aller au delà de la raison, mais là cette réponse est indigne. La foi, ce n’est pas croire contre la raison, ou y renoncer pour admettre l’absurde sans chercher à comprendre, donc cette réponse est indigne, et on comprend qu’elle ne fasse qu’éloigner de la foi bien des personnes de bonne volonté.

La deuxième solution est la plus radicale. C’est noter que la doctrine de la Trinité est tardive, elle a été élaborée aux cours des IIIe et IVe siècles, elle n’est pas biblique et on peut donc s’en passer. On en trouve des rares traces dans le Nouveau Testament, mais dues à des réécritures tardives, quand à Jésus il n’en a jamais parlé bien évidemment. On ne voit pas pourquoi alors il faudrait s’encombrer d’une élaboration théologique tardive non scripturaire. L’Église a, dans son histoire, élaboré bien des dogmes et des doctrines parfois tout à fait curieuses et le chrétien qui veut s’en tenir à l’Évangile n’a pas à s’en encombrer. Pour Jésus, la chose est simple, Dieu c’est Dieu, c’est le père, et voilà tout. Il y a d’ailleurs toujours eu des chrétiens résolument antitrinitaires, jusqu’à aujourd’hui avec en particulier les unitariens ou certains quackers. Or il est trop souvent dit aujourd’hui que la foi chrétienne se définit comme trinitaire, c’est une tyrannie injustifiée, on peut être chrétien sans adopter la théologie trinitaire, et rester ainsi simplement et strictement monothéiste.

Une solution mois radicale consiste à affaiblir la doctrine de la Trinité pour la rendre admissible, et dire qu’il s’agit en fait d’une triade : les trois points essentiels de la foi chrétienne, les trois choses que l’on aime : Dieu qui est père, qui est notre créateur, qui nous aime inconditionnellement, qui nous guide et nous éduque, Jésus-Christ, centre le la révélation et de la Bonne Nouvelle, et le Saint Esprit parce que Dieu est aussi un souffle actif dans le monde pour donner la vie, régénérer et créer. Ces trois là, on les rencontre, bien sûr, partout dans le Nouveau Testament, et souvent même dans la même phrases dans les lettres de Paul, même si jamais, bien sûr, il ne dit que les trois sont égaux et Dieu lui-même. Cette triade qui n’est pas alors « Trinité » est bien commode, pour résumer notre foi, pour la dire, pour la liturgie qui comporte, nombre de formules trines, elle permet une mise en forme belle et synthétique de notre foi.

On peut aller un peu plus loin en disant que les trois personnes de la Trinité sont, non pas vraiment des personnes, des individus, mais des noms, des fonctions. Ainsi, Dieu est Dieu, mais il se présente à nous de différentes manières, nous le connaissons sous des aspects différents. Ainsi moi même, je suis « Louis » pour mes amis, « Monsieur le pasteur » pour mes paroissiens, et « papa » pour mes enfants. J’ai donc trois noms, trois fonctions distincts, pourtant je suis bien une seule et unique personne qui a des rôles différents. C’est ce que dit un père de l’Église : le Pseudo Aristote : (Traité sur le monde 401a12) « Dieu, étant un, a des noms multiples ». C’est assez acceptable, et correspond bien au mot latin de « persona » définissant la Trinité et qui a été traduit malheureusement et paresseusement par « personne » en français. Pour la Rome antique, « persona » désignait le masque utilisé par les acteurs pour représenter différents rôles (d’où le mot français de « personnage » dans le théâtre). Dire que Dieu a trois « persona » ce n’est pas affirmer qu’il serait trois « personnes », mais qu’il a trois fonctions essentielles, trois rôles, celui d’être Père, de se présenter comme le Fils ou le Saint Esprit. Si l’on veut bien en rester là, la Trinité est bien acceptable, et on peut comprendre que le penchant naturel humain ait fait aller plus loin en identifiant ces rôles à de vraies personnes, nous avons bien tendance à identifier aussi les gens aux rôles qu’ils jouent pour nous, et nous mêmes à nos propres rôles ou à notre métier.

Cette identification ne pose pas trop de problème, en tout cas pour le Père et pour l’Esprit. Concevoir Dieu comme un Père est une des grandes affirmations constantes de l’Évangile : Dieu est à la fois celui qui nous donne la vie, celui qui nous aime inconditionnellement, et celui qui nous éduque. Dire que Dieu est Esprit ne pose pas de problème non plus. Dieu n’ayant pas de corps, il n’est rien d’autre que son Esprit, et bien sûr l’Esprit de Dieu, c’est Dieu, tout simplement. Mais Dieu est-il « Fils » ? C’est là que la question devient délicate. Si par « Fils » on entend Jésus Christ et qu’on l’identifie à Dieu, alors on a deux dieux : un dans le ciel et un sur terre, un invisible et l’autre visible, et l’accusation de di-théisme n’est pas infondée. Et même si l’on garde l’idée du masque, dire que Jésus serait Dieu se déguisant sous une apparence humaine est hérésie qui nie l’humanité pleine et entière du Christ, hérésie qui a été heureusement rejetée par le Christianisme officiel depuis toujours sous le nom de docétisme.

La question délicate c’est donc en fait la suivante : Jésus est-il Dieu ? Beaucoup de chrétiens pensent aujourd’hui qu’il faille répondre « oui » pour rester dans la foi chrétienne, pourtant cela n’est pas évident. D’abord il y a toujours eu dans le christianisme des mouvances militant pour l’humanité du Christ, que ce soit dans l’antiquité, ou du temps de la Réforme. Calvin lui-même a fait (ou laissé) brûler Michel Servet précisément par ce qu’il refusait d’affirmer que Jésus fut Dieu Aujourd’hui, espérons qu’on puisse échapper au bûcher, aux anathèmes ou aux insultes en osant affirmer qu’on peut bien dire que Jésus n’est pas Dieu.

Il y a dans l’Évangile bien des éléments pour cela : d’abord parce que Dieu ne porte pas de barbe ou de sandales, ensuite parce que Dieu ne peut pas être crucifié ni mourir. Il est l’absolu, l’immortel, il est plus fort que la mort, que la haine, que la souffrance, que le doute. Ce n’est donc pas Dieu qui est crucifié, qui meurt, c’est bien Jésus. Et Jésus dit lui-même au moment de son agonie à Dieu « non pas ma volonté mais la tienne », donc la volonté de Jésus est distinct de celle de son père, et il dit encore que concernant la dates de la fin du monde que personne ne le sait, « ni le fils, mais le père seul » (Mt. 24, 36), et il dit encore sur la croix : « mon Dieu mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné », or Dieu, évidemment, ne peut s’abandonner lui-même. Le bon sens donc évidemment ne peut qu’amener à dire que Jésus était sans doute très proche du Père, si proche qu’on puisse à bon droit l’appeler « fils de Dieu », mais qu’on ne peut identifier l’un à l’autre. Jésus, certes peut être dit « fils de Dieu », il appelle Dieu son père, mais jamais nulle part on n’a jamais identifié un fils à son père. J’ai des fils, et aucun de mes fils n’est moi, ils sont eux, évidemment. Donc cette histoire de Trinité disant que le Fils est l’égal du Père et est Dieu lui-même est inintelligible, et on peut comprendre que cela éloigne plus de gens de la religion que cela n’en attire. Mais comment en est-on venu à dire une chose pareille ?

Le responsable est connu, il s’appelle Tertullien, il vivait au tournant du IIe et du IIIe siècles et c’est lui qui a eu la mauvaise idée d’appeler « fils » non pas Jésus mais « le verbe éternel de Dieu », c’est-à-dire la parole créatrice de Dieu, celle dont il est question dans l’Évangile de Jean : « au commencement était la parole, et la parole était à Dieu, et la parole était Dieu… tout a été fait par elle…» Dieu en effet peut être identifié à son propre acte créateur. Dieu est parole, il est information, vocation, appel, message, création. Dans ce système, il n’y a aucun problème pour dire que le « Fils – parole éternelle », c’est Dieu lui-même. Dans ce système aussi, Jésus-Christ, c’est un homme en qui s’est incarné cette parole, c’est un humain complet avec sa volonté, son âme propre créée lors de sa conception, sa liberté et son intelligence en qui s’est trouvée la plénitude de la présence de Dieu et de sa parole. Pour Tertullien et ses successeurs qui vont définir la doctrine de la Trinité donc, Jésus est l’incarnation de la Parole, il n’est pas lui même le « Fils », mais « l’incarnation du Fils ». C’est comme cela encore mille ans plus tard comme dans la Somme théologique de Thomas d’Aquin : dans la Prima pars il parle de Dieu, il étudie les trois personnes de la Trinité, quand il parle du « Fils », il dit alors « utrum Verbum sit proprium nomen Filii » (Quest. 34) mais ne parle pas de Jésus, il n’en parlera que dans la Tertia pars après qu’il ait consacré la Seconda pars à l’homme, parce que pour parler du Christ, il faut avoir parlé de Dieu et de l’homme, parce que Jésus n’est pas Dieu seulement, il est Dieu uni à l’homme, il est un homme en qui réside la plénitude de la présence de Dieu et de sa Parole.

Ainsi, en reprenant les choses précisément, on s’aperçoit que la doctrine de la Trinité est finalement tout à fait rationnelle et acceptable, Dieu peut se présenter à nous comme un Père qui aime, comme le Verbe éternel et créateur, et comme l’Esprit qui donne la vie. Et Jésus, lui, il nous révèle de Dieu qui est Père, Parole et Esprit.

Mais la question qui demeure, qui est de savoir pourquoi il faudrait s’embarrasser d’une doctrine si compliquée ? Peut-être qu’une réponse est précisément parce que Dieu est compliqué. Et si la Trinité a du bon, c’est pour nous dire qu’on ne peut pas réduire Dieu à un terme, à un mot ou une idée. Dieu est une réalité complexe qui nous dépasse, qui dépasse notre entendement, et tout effort de langage. On ne peut pas enfermer Dieu dans un concept, on ne peut que l’approcher par plusieurs, comme un scientifique traçant une courbe met sur son graphique des « carrés d’incertitude » en disant que la courbe doit passer quelque part dedans, mais il ne sait pas où. La Trinité, c’est ça : Dieu est quelque part dans cette zone définie par plusieurs termes, mais on ne sait pas exactement où.

Alors dira-t-on, pourquoi trois ? On pourrait en effet parler de Dieu par beaucoup de noms. On pourrait dire que Dieu est père, fils, et esprit, mais aussi amour, bonté, vérité, justice, vie, joie ou paix etc. C’est l’option de l’islam qui choisit de dire que Dieu a 99 noms. Trois est intéressant parce que c’est le plus petit nombre compliqué. Ne prendre que deux termes aurait fait courir le risque de réduire Dieu à une dialectique. Si on dit, par exemple, que Dieu est justice et grâce, on peut comprendre que ce sont deux termes normalement inconciliables, et que Dieu est quelque part entre le jugement et l’amour ou le pardon, on imagine une sorte de curseur entre les deux, mais on reste sur une ligne. Dire trois termes rend la dialectique impossible, et laisse Dieu  impensable. Il paraît que le cerveau humain permet de faire deux choses en même temps avec attention, ou de penser à deux choses en même temps, mais pas trois. Quand il y a trois pôles, il y en a toujours un qui échappe, comme une tour triangulaire dont on pourrait voir deux faces, mais jamais les trois en même temps, si on tourne on voit une autre face, mais la première disparaît. Ou comme vouloir prendre un tabouret à trois pieds dans ses mains, on peut tenir deux pieds, mais pour prendre le troisième, il faut en lâcher un.

Trois est donc le nombre le plus simple pour montrer que est Dieu complexe et pour dire que toujours il aura un aspect qui nous échappe. Certes, la Trinité peut sembler une doctrine complexe, voire confuse, mais finalement il vaut mieux un discours trop complexe concernant Dieu qu’une doctrine qui simplifierait Dieu au point de l’enfermer dans une image mentale. Bien sûr, nous croyons en un Dieu qui est un, mais rester trop dans l’unicité de Dieu a des dangers, et ce dans deux directions opposées.

Il y a d’abord le risque de dérive néoplatonicienne. Pour les penseurs inspirés de Platon, (Plotin, Philon etc.) Dieu est Un, mais il nous apparaît de mille manière, ils disent donc que ce Dieu-Un est totalement au delà de ce que l’on peut en dire, il est absolument inconnaissable, c’est l’Un qui est au dessus de tout, qui précède l’être, et au delà du Dieu même de la religion ou de la foi, on ne peut même rien en dire ni rien en savoir. Cela a donné la théologie « apophatique », c’est-à-dire la théologie négative qui prétend que ne pouvant rien dire de Dieu, on ne peut qu’en parler en disant ce qu’il n’est pas. Cette théologie met le divin tellement loin de nous que toute théologie risque de finir par être impossible, et Dieu s’évapore, se dissout et il n’y a plus aucun repère ni aucune vérité.

Cela dit, cette façon de penser a eu une grande postérité, par le courant de la mystique rhénane représenté en particulier par Maître Eckhart, il a inspiré la Réforme, et Luther en particulier pour aboutir au XXe siècle à Karl Bart enseignant que Dieu était le « totaliter aliter », (le tout-autre), et qu’on ne pouvait par l’intelligence rien savoir sur Dieu cela a sans doute contribué à faire de la prédication barthienne en France quelque chose de difficile qui a laissé peu de traces.

A l’opposé, il y a le risque de dérive intégriste, si Dieu est « un » et qu’on prétend savoir qui il est, alors il est univoque, et on en déduit une doctrine, une théologie, un dogme, une seule vérité, une seule religion et une seule morale. Cela conduit évidemment à l’intégrisme, s’il y a une seule vérité connaissable, éternelle et essentielle, alors il faut éliminer tout ce qui s’y oppose, et éliminer tout ce qui ne rentre pas dans la grille de lecture que l’on impose au spirituel et au temporel.

Finalement, la Trinité est une bonne chose, au moins par le fait qu’elle rende la théologie complexe, parce que Dieu est complexe. On peut, en effet, ne pas se contenter de dire que la foi serait d’accepter « le mystère de la Trinité », mais de comprendre que la foi et la vérité divine peuvent dépasser nos propres discours, et que toute théorie est un schéma enfantin par rapport à la complexité divine. Croire dans un Dieu seulement Un est dangereux, écarteler de spirituel dans la multitude ne permet pas de donner du sens, mais d’avoir un Dieu à la fois unique et complexe, c’est avoir un Dieu qui rassemble, qui unifie, qui harmonise, et qui, en même temps n’enferme pas, mais ouvre des voies, et pointe vers des horizons que la raison n’atteint pas, c’est un Dieu qui ouvre des chemins, des voies éternelles, de liberté, d’accueil et de vie.

Pasteur Louis Pernot, © Église protestante unie de l’Étoile, Paris, 22 mars 2015
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André Roublev (1370-1430)
Icône de la Trinité
(~1422)
Galerie Trétiakov, Moscou