Timothée Radcliffe. Je vous salue Marie

Fra Angelico (~1395-1455)
Annonciation, détail (1433)
Musée diocésain de Cortone, Italie


Une homélie modèle

Le « Je vous salue Marie » commence par les mots de l’Ange Gabriel : « Je vous salue Marie pleine de grâce, le Seigneur est avec vous. » Les anges sont des prêcheurs professionnels. C’est leur être même que de proclamer la Bonne Nouvelle. Les paroles de Gabriel sont un parfait sermon. Et en plus, il est bref ! Il proclame l’essence de toute prédication : « Le Seigneur est avec vous. » C’est là que nous trouvons le cœur de notre vocation : nous dire les uns aux autres : « Ave, le Seigneur est avec toi ! »

Par un autre aspect encore, « Je vous salue Marie » est une sorte d’homélie. Une homélie ne nous parle pas seulement de Dieu. Elle naît de la Parole que Dieu nous adresse. La prédication n’est pas uniquement le récit des événements liés à Dieu. Elle nous donne la Parole de Dieu, Parole qui rompt le silence entre Dieu et nous.

Les premiers mots de la prière sont ceux que l’ange adresse à Marie : « Je vous salue Marie, pleine de grâce. » Le commencement de toute chose est la Parole que nous entendons. Saint Jean écrivait : « En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés. » En fait, à l’époque de saint Dominique, l’Ave Maria n’était formé que des seuls mots de l’ange et d’Élisabeth. Notre prière était faite des paroles que l’on nous avait données. Ce n’est que plus tard, après le concile de Trente, que fut ajouté notre propre discours à Marie.

Bien souvent, nous concevons la prière comme l’effort fait pour parler à Dieu. La prière a parfois l’air d’une lutte pour atteindre un Dieu distant. Nous entend-il seulement ? Mais cette simple prière de l’Ave Maria nous rappelle qu’il n’en va pas ainsi. Ce n’est pas nous qui brisons le silence. Quand nous parlons, c’est en réponse à des paroles reçues. Nous pénétrons dans une conversation qui a déjà commencé sans nous. L’ange proclame la Parole de Dieu : « Je vous salue, Marie. » Et cela crée un espace dans lequel nous pouvons parler à notre tour : « Sainte Marie, mère de Dieu. »

Notre vie souffre si souvent du silence. Il y a le silence du ciel, qui semble parfois nous être fermé. Il y a le silence qui semble nous séparer les uns des autres. Mais la Parole de Dieu vient à nous par la bonne prédication, et ouvre toutes grandes ces barrières. Nous sommes libérés de notre mutisme, rendus capables de parole. Nous sentons les mots venir, les mots destinés à Dieu et les mots entre nous.

Peut-être pouvons-nous aller plus loin. Maître Eckhart a dit : « Nous ne prions pas; nous sommes priés. » Nos propres paroles sont la résonance, le prolongement de la Parole qu’on nous a adressée. Nos prières sont Dieu qui prie en nous, bénit, glorifie en nous. Comme l’écrivit saint Paul, quand nous crions : « Abba, Père », « l’Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu. » Les saluts de l’ange et d’Élisabeth à Marie se poursuivent par les mots que nous lui adressons. La seconde moitié de la prière fait écho à la première. L’ange a dit : « Je vous salue Marie, pleine de grâce. » Dans notre bouche, cela devient le même salut : « Sainte Marie. » Élisabeth dit : « Le fruit de vos entrailles est béni. » Et nous disons : « mère de Dieu. » Nous sommes gagnés par la Parole de Dieu. Notre prière, c’est Dieu qui parle en nous.

Aussi voudrais-je regarder cette simple prière du « Je vous salue Marie » comme une petite homélie modèle.

Timothée Radcliffe (*1945), Silence, parole de vie


Biographie
Né en 1945, Timothy Radcliffe, dominicain, a enseigné l’Écriture sainte à l’Université d’Oxford. Maître de l’Ordre des Prêcheurs de 1992 à 2001, il s’est fait connaître internationalement par ses analyses et prises de position – courageuses et libres, ouvertes et enracinées dans la tradition – sur la société contemporaine, la situation de l’Église, ainsi que sur la vie chrétienne et la vie religieuse dans ce contexte. Il vit actuellement au couvent des dominicains d’Oxford, mais passe une partie de son temps à enseigner et prêcher dans de très nombreux pays.