Le huitième jour

Le baptême du pèlerin, XIVe s.
BM Aix-en-Provence

Daphné Reymond, pasteure

Le huitième jour, c’est le jour au-delà des sept jours, et dans notre symbolique biblique occidentale marquée par les textes bibliques, c’est le jour au-delà des sept jours de la création en lien avec le récit de la Genèse. Ce jour peut être compris de deux manières : Le huitième jour marque soit le début de l’histoire humaine, avec comme défi la manière dont les être humains vont développer la vie sur la terre, par leur action, leurs amours, leurs entreprises, et comment vont se jouer les liens entre le ciel et la terre, entre Dieu et l’humanité. Soit le huitième jour marque l’entrée dans l’après-création, c’est-à-dire dans un monde renouvelé, accompli, éclairé d’une lumière nouvelle. Ce n’est pas pour rien que pour les chrétiens, la découverte du tombeau vide et de la Résurrection a lieu le huitième jour de la semaine, jour qui symboliquement ouvre pour les croyants un monde nouveau, c’est-à-dire une nouvelle manière d’envisager l’existence humaine, les relations avec les autres et avec Dieu.

Dans l’apparition aux disciples puis, huit jours plus tard, aux disciples et à Thomas, il s’agit d’une nouvelle dynamique de vie, la dynamique de la Résurrection que le Vivant inaugure et dans laquelle il entraîne les croyants à sa suite. Le soir de la Résurrection, les disciples sont enfermés dans la peur, et voilà que le Ressuscité leur apparaît à nouveau, vivant plus que jamais, transformant leur peur en joie. Il est venu au milieu d’eux, comme il l’avait promis, il leur donne la paix, comme il l’avait promis, et la paix qu’il donne est cette intensité de vie promise même au cœur des difficultés. Et puis il souffle l’Esprit sur eux, comme Dieu qui au début du monde a soufflé son haleine de vie dans la jeune créature sortie de ses mains. Et il les envoie, comme le Père l’avait envoyé, pour pardonner. On sait tous à quel point il est difficile de pardonner ! Mais en plus, la manière dont le Christ envoie ses disciples pardonner est un peu énigmatique et donne aux disciples une responsabilité énorme : « Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, il leur seront retenus. » S’agit-il d’un pouvoir de gestion du pardon confié aux disciples ? Ici une subtilité du texte que nous ne remarquons pas en français est intéressante et nous ouvre une autre compréhension. Le temps des verbes « remettre les péchés » ou « les retenir » ne sont pas les mêmes. « Ceux à qui vous remettrez les péchés » est un temps qui exprime un acte unique, exceptionnel, alors que « ceux à qui vous les retiendrez » exprime un acte répétitif ou ordinaire.

Ce n’est pas un simple parallélisme entre deux réalité à choisir : relâcher ou retenir les péchés. C’est une préférence exprimée. Relâcher, c’est entrer dans la nouveauté exceptionnelle et nouvelle de la création ressuscitée, qui transforme les existences, qui libère, en ouvrant les portes verrouillées par la peur, peur des autres et de Dieu. Retenir, c’est rester dans l’ancienne dynamique bien connue et bien rôdée et qui se répète à l‘infini, celle du non-pardon qui laisse le coupable enfermé dans sa culpabilité et la victime enfermée dans ses rancœurs destructrices et ses besoins de vengeance.

Voilà donc l’enjeu de l’après Résurrection : relâcher les péchés ou les retenir. C’était l’enjeu pour les premiers disciples au soir de la Résurrection : relâcher les péchés ou les retenir ? C’est encore et toujours l’enjeu de ce que nous sommes appelés à vivre, chrétiens du XXIe siècle, au lendemain de Pâques : relâcher les péchés ou les retenir ? Pardonner ou non ? Le pardon est la marque que nous sommes entrés dans la dynamique du huitième jour instaurée par le Vivant. Et pour que ce pardon libérateur soit possible, l’Esprit Saint, qui habite le cœur de tous les croyants et de tous les vivants, est donné comme une aide, dans la mesure où on le laisse nous inspirer.C’est une aide si on laisse cet Esprit ouvrir et tracer en nous un chemin de pardon là-même où notre cœur blessé s’est hermétiquement verrouillé.

Les disciples ont entendu tout cela, mais il manquait Thomas. Et Thomas, qui n’a pas assisté à cette rencontre, ne peut croire comme ça, sur simple ouï-dire. Son plus grand doute, c’est que ce Ressuscité soit vraiment le Crucifié. Il en est encore si bouleversé. Il a besoin d’expérimenter quelque chose lui-même pour croire. Thomas, c’est la figure des croyants de la deuxième génération qui n’ont pas vu Jésus Ressuscité de leurs propres yeux, et pour qui il n’est pas facile de croire sans preuve ni expérience personnelle. Et si Thomas-le-Didyme, c’est-à-dire le jumeau, avait sans doute un frère jumeau, en tous les cas, au cours des siècles il a trouvé des milliers de frères jumeaux : tous ceux et celles qui butent aujourd’hui encore sur les récits de résurrection.

Daphné Reymond (*1963), Prédication du 26 avril 2015


Daphné Reymond est née en 1963 dans la Broye vaudoise. Elle étudie la théologie à Lausanne. Après 13 ans de travail en paroisse et un complément de formation en Sciences de l’Éducation et Psychologie à l’Université de Neuchâtel, elle occupe un poste cantonal pour la catéchèse des adolescents (2004-2008). Depuis 2008, Daphné Reymond est pasteure à l’Église française de Bâle. Elle a un intérêt marqué pour la lecture de la Bible en groupe.