Karl Rahner. N’oublions pas nos morts


Le silence de nos morts est un langage plus expressif et réalise une proximité plus intime que toutes les déclarations d’amour et d’intimité. Ils sont entrés dans la vie de Dieu, aussi ne peuvent-ils que se dérober à nos prises. Ils ne parlent plus qu’un seul langage celui de la jubilation infinie de leur cœur qui absorbe les mots de leur amour pour nous; aussi ces mots ne peuvent-ils plus atteindre nos oreilles. Ils partagent l’infini même de Dieu, de sa vie, de son amour, aussi leur amour et leur vie ne peuvent-ils plus s’insérer dans le cadre étroit de ce que nous appelons notre vie et notre amour. Enfin, puisque notre vie terrestre porte sur son visage les traits de la mort, nous n’avons aucune expérience de ce que peut être la vie éternelle de nos morts, une vie qui, à la différence de la nôtre, n’a rien à voir avec la mort.

Mais c’est précisément en fonction de cette situation radicalement différente que leur vie est en relation de présence et d’intimité avec la nôtre. Leur silence est pour eux le moyen le plus clair de nous faire signe, car il est l’écho du silence de Dieu; il est à l’unisson de la parole de Dieu qui s’adresse à nous. À l’encontre de notre agitation bruyante et des déclarations inquiètes et empressées que les hommes se font les uns aux autres pour protester de leur amour, la parole divine nous enveloppe tous dans son silence, nous et notre beau langage. Ainsi la parole de Dieu nous invite à entrer dans sa vie, et nous sommes invités à nous défaire de nous-mêmes en posant cet acte d’amour qu’est le risque de la foi, trouvant alors dans la propre vie de Dieu notre fondement éternel. Et c’est également de cette manière que nous appellent nos morts; à travers leur silence, ils nous invitent, eux aussi, à entrer dans la vie de Dieu.

N’oublions donc pas nos morts, nos vivants de l’au-delà. Notre amour et notre fidélité à leur égard devraient être la pierre de touche de notre foi en Dieu, en ce Dieu qui est le Dieu de la vie éternelle. N’allons pas fermer l’oreille au silence de nos morts, car un tel silence est le dernier mot, et le mot le plus secret de leur amour. Ô mon âme, n’oublie pas les morts, car ils vivent, et leur vie n’est rien d’autre que la tienne, telle qu’elle sera lorsque, débarrassée des voiles qui te dissimulent sa vraie nature, elle parviendra à son épanouissement au sein de la lumière éternelle !

Mais comment, de leur côté, nos vivants de l’au-delà pourraient-ils oublier les morts que nous sommes, eux qui vivent près du Dieu de la vie ? Dieu qui leur a fait le don de lui-même, ne leur accordera-t-il pas aussi la joie de voir leur silence devenir pour nous la manifestation la plus éloquente de l’amour qu’ils nous portent, le langage qui conduira l’amour que nous leur gardons jusqu’au lieu de son épanouissement suprême: la vie et la lumière dont ils jouissent eux-mêmes ?

Ô mon âme, n’oublie pas les morts ! Appelle-les aujourd’hui dans ton cœur; mets-toi à l’écoute de leur silence, apprends d’eux l’unique nécessaire, célèbre la fête de tous les saints. Et c’est alors qu’à son tour le Dieu de tous les vivants n’oubliera pas les morts que nous sommes, et qu’il sera un jour notre vie à nous aussi, dans une unique Toussaint qui ne finira pas.

Karl Rahner (1904-1984), L’homme au miroir de l’année chrétienne
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