Joseph Ratzinger. Dimension cosmique du dimanche


Pour le chrétien, le dimanche constitue la véritable mesure du temps, la mesure de sa vie. Il n’est pas fixé par une convention arbitraire, susceptible d’être échangée contre une autre. Il renferme en une synthèse unique la mémoire de l’histoire, le souvenir de la Création et la théologie de l’espérance. Avec la prière en direction de l’est, il constitue un élément fondamental du christianisme, à tel point qu’Ignace d’Antioche a pu dire : « Nous ne vivons plus selon le sabbat, nous sommes du Dimanche ». Ainsi, semaine après semaine, le dies dominici, le jour du Seigneur, célèbre la résurrection du Christ, sans pour autant rendre superflu le mémorial de la Passion de Jésus. En effet, il ressort clairement des évangiles, surtout celui de Jean, que Jésus marchait consciemment vers son heure. Cette heure de Jésus, qui peut offrir plusieurs niveaux d’interprétation, se réfère avant tout à un moment précis : la Pâque des juifs. Jésus ne décide pas de mourir à n’importe quel moment. Sa mort a un sens pour l’histoire, pour l’humanité, pour l’univers. Elle devait donc prendre place à une heure déterminée, afin que la Pâque célébrée par la religion de Moïse depuis l’Exode, passe d’un rite de substitution à la réalité du sacrifice vicaire du Christ.

La Pâque était à l’origine une fête de nomades; d’Abel à l’Apocalypse, l’agneau immolé est le symbole du Rédempteur, du sacrifice sans tache. Le monothéisme ne pouvait pas naître dans les grandes cités ni sur les rives fertiles des grands fleuves. Sa terre originelle est le désert, cet espace sans limite où ciel et terre se font face. Ce désert, patrie de ce voyageur libre de toute attache, qui ne divinisait aucun lieu et n’avait pour seul recours que ce Dieu marchant à ses côtés.

On a relevé que la fête de Pâque prend place lorsque le soleil traverse le signe du Bélier (ou de l’agneau). Pour les Pères, ce bélier qui se prend les cornes dans un buisson, et qui est choisi par Dieu lui-même pour être sacrifié à la place d’Isaac, préfigurait la Passion du Christ. Or, comme la forme que dessinait la constellation du Bélier rappelait précisément la fourche dans laquelle le bélier était resté prisonnier, le signe du Bélier fut considéré, à son tour, comme une préfiguration du Christ crucifié. Le zodiaque semblait parler pour tous les temps de l’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. Ce tissu de relations se retrouve dans la première épître de Pierre, pour qui le Christ est l’agneau sans défaut, l’agneau prédestiné dès avant la fondation du monde, ainsi que dans l’Apocalypse qui désigne le Christ comme l’agneau égorgé dès l’origine du monde.

Cette symbolique cosmique manifestait aux chrétiens de façon inouïe la dimension universelle du Christ, ainsi que la grandeur de l’espérance inscrite dans la foi chrétienne. Si nous voulons comprendre à nouveau le christianisme, et le vivre dans toute son ampleur, il nous faut impérativement retrouver la dimension cosmique de la révélation chrétienne

Joseph Ratzinger (* 1927), L’esprit de la liturgie
Biographie