Samuel Stehman. L’Église et Israël


Le peuple d’Israël n’a pas seulement été institué le bénéficiaire de l’Alliance de Dieu, mais le porteur. Quand les temps furent accomplis, vint celui en qui se réalisait le terme de l’Alliance, en qui elle se résumait, en qui elle consistait, l’homme et Dieu réunis en un seul être : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. C’est en lui qu’est le sens de la Bible et hors de lui, la Bible n’a pas de sens.

Mais parce que le Messie des juifs est l’Alliance même, le point de jonction de Dieu et de l’humanité, dès lors l’amour de Dieu, l’amour sauveur, n’a plus besoin de marquer une préférence pour un peuple particulier, il n’a plus besoin de la souligner par une exclusive, en faisant du reste de l’humanité – les Gentils – une sorte de repoussoir. Tous les hommes, désormais, sont appelés à faire partie du peuple de Dieu.

Mais il se trouve qu’en définissant la situation du peuple juif vis-à-vis de l’Église, saint Paul a fixé du même coup la situation de l’Église, et il l’a fixée par rapport à ce peuple. Cela signifie que l’Église se définit par Israël. Car le peuple de la Bible est toujours là. En lui, c’est la Bible elle-même qui nous reste présente. Les chrétiens sont des hommes qui croient. Les Juifs, croyants ou non, sont des hommes qui ont été choisis, si nettement que c’est le choix qui a fait le peuple. C’est en ce sens que le peuple juif est témoin. Ce témoignage, le chrétien ne peut pas le récuser. Il l’empêchera toujours de se faire une religion païenne, sans toujours réussir à le placer dans la juste perspective de l’Alliance. C’est ainsi que le peuple juif continue à donner Dieu au monde; à enseigner au monde la religion de Dieu.

Le destin providentiel du peuple juif, c’est de reconnaître lui-même la nouvelle dimension de l’Alliance qui est sortie de lui. Le destin providentiel de l’Église, c’est de retrouver, au sein de cette nouveauté de l’Alliance, toute la force et la pureté, toute l’exigence et toute la simplicité de l’Alliance biblique. L’Église doit redevenir, je ne dis pas juive, mais plutôt « israélite », selon l’appellation de saint Paul : « l’Israël de Dieu ». Elle le doit pour devenir ce qu’elle est. Et c’est à cette seule condition que les juifs pourront la reconnaître; reconnaître en elle le visage de leur Christ.

C’est, en un mot, d’une double purification religieuse que pourra venir une unité jamais atteinte, et hors de laquelle aucune des deux religions n’est achevée, car elles ne peuvent l’être que l’une par l’autre. Israël doit revenir à la Bible, repartir de la Bible, pour y découvrir le bourgeonnement de l’Évangile; et l’Église doit revenir à l’Évangile pour y retrouver la sève de l’Alliance biblique. Le rapprochement judéo-chrétien n’a finalement qu’un seul sens : celui d’un chemin à faire l’un vers l’autre, non point pour se rencontrer, mais pour se trouver soi-même.

Samuel Stehman (1912-1970), Ce Dieu que j’ignorais

Biographie
Poète bénédictin d’origine juive, Abbaye Saint-André, Villeneuve-lez-Avignon